Deník Marie Bashkirtseff

Nous déjeunons tout à fait comme j'aime, prenons une calèche à l'hôtel et partons. On nous mène à la Tour de Londres que nous visitons et dont il est inutile que je parle, je dirai pourtant que j'ai trouvé tout presque mieux que je ne pensais, généralement je trouve moins bien. Oh ! par quoi commencer, de quoi parler ?!!! Je suis si enthousiasmée, charmée, émerveillée que je ne sais rien dire. Même ce temps couvert me plaît, je l'ai toujours aimé d'ailleurs. Je tâchais de trouver Paris admirable, il l'est, mais il me manquait quelque chose, Paris ne me semblait pas suffisant je sentais qu'il y a mieux et je n'étais pas contente. Mais Londres est ce que j'ai rêvé de mieux: Londres a tout, Londres est tout à fait mon idéal. Toutes les maisons, les palais, les monuments, les églises tout est parfaitement selon moi et rentre parfaitement chez moi dans l'endroit qui était vide pour le recevoir comme un étui exact [Rayé: et mesuré à un] reçoit les bijoux pour lequel il a été fait. Je suis tout à fait satisfaite et ne désire et ne m'imagine rien de plus beau, de plus grand, de plus magnifique, de plus riche, de plus superbe, de plus surprenant, de plus grandiose, de plus imposant, de plus extraordinaire, de plus sympathique, de plus ravissant et de plus renversant que Londres ! Enfin ayant vu Londres je ne désire plus rien voir et suis parfaitement satisfaite. J'avais fait des plans dans ma pauvre petite tête de vivre à Paris et même alors je ne m'accommodais pas et me disais, rien de positif jusqu'à Londres. En effet, j'avais raison, pauvre petit Paris je ne rêverai plus dans toi et pour toi, mon amour extraordinaire pour les Anglais que j'ai peu vus et pour l'Angleterre que je n'avais pas du tout vue se change en adoration par ce voyage et fixe à jamais mon esprit et mon cœur. Je pensais savoir ce que je veux, non, je me trompais. Maintenant seulement je le sais. C'est court: vivre en Angleterre et comme j'aime. Je regrette plus que jamais le duc de Hamilton, et je serai au désespoir si je ne trouve un autre à lui pareil. Pas comme figure, il n'a pas de pareil mais comme nom et fortune. J'espère que Dieu entendra ma prière qui s'élève en ce moment vers lui aussi chaude et aussi craintive et ardente qu'au temps des espérances hamiltoniennes. Depuis son mariage je n'ai plus su prier et en ce moment je sens que je sais prier, et j'irai prier. Je vis, je désire, je respire ! Je sens que j'ai du sang dans les veines, de la cervelle dans la tête et de l'ambition, de l'orgueil et de la volonté dans l'âme et dans le cœur ! Mais à quoi sert tout cela si Dieu ne veut pas et me punira pour ces méchantes qualités. Que veut-on que je dise. J'espère et prie. Si Dieu voulait... sinon... tant pis. Mais je le prierai autant que je pourrai. [Dans la marge: J'ai vu la comtesse et Mlle de Galve en belle voiture et avec valet poudré. Est-elle heureuse !] J'ai beaucoup fait aujourd'hui, visité la Tour, passé par the City, toutes les rues principales et été chez Mrs Brown où j'ai commandé un chapeau, chez Paole où j'ai commandé une amazone et chez Wolmershausen où j'ai commandé un costume gris avec du velours vert. Ensuite j'ai bien dîné, depuis longtemps je n'ai autant mangé. Tout est si appétissant ici. Je voudrais tout acheter et tout manger. Et quels fruits !