Deník Marie Bashkirtseff

Je me suis couchée à trois heures, à huit heures déjà on me tourmente. Je me lève à neuf heures et demie et pendant que je m'habille on me dit, selon la charmante habitude de la maison, que je suis en retard, que le bateau va partir etc. Je mets la robe brune Worth, le chapeau que j'ai acheté à Bruxelles, je ne porte plus d'autres depuis, mes bracelets, des gants assortis, des bottines fermées. Quelques minutes avant le départ arrive le petit comte, misérable créature, coquillage marin. En toute hâte nous nous mettons en voiture et nous voici près du bateau. Je suis gaie de tristesse et m'anime autant que je puis. Car la plus mauvaise chose j'attends toujours avec impatience et hais et aime les attentes. J'éprouve quelque regret en disant adieu à maman et dis à Paul en l'embrassant: _ Ne fais pas de saletés et conduis-toi avec décence. Maman s'efforçait d'entendre ce que je disais. Mais c'est un garçon perdu, je le plains beaucoup et quelquefois désire me tromper. Le bateau part et peu à peu s'effacent les figures de maman, de Paul et de Walitsky et du petit comte qui ne cessent de regarder. Pauvre âme ! Pour adieu je lui dis simplement au revoir et lui tendis la main. Nous passâmes l'estacade et vainement j'y ai voulu reconnaître Doria Pamphilii, ce héros ostendais qui sans le savoir nous a tant diverti. Puis viennent le Kursaal, les hôtels, celui de la Plage, les Bains, puis du Sable, puis je me suis ennnuyée et descendis chercher un livre, mais aussitôt dans la cabine je me sentis mal et fus obligée de me coucher pour ne plus me lever qu'à Douvres. Ma tante est furieuse, je ne sais de quoi. Je crois que je n'ai pas dit que Dina vient avec nous. J'aurais mieux aimé qu'elle ne vint pas, j'aime voyager en deux. Douvres me paraît très beau pour le peu que j'en vois. Nous attendons assez longtemps à la douane, encore plus longtemps pour qu'on visite nos bagages et alors ma tante devient enragée. Nous pensions aller à Canterbury d'abord mais ma tante exaspérée de je ne sais quoi se met à dire qu'il ne faut pas y aller, que les Howard ne veulent pas de nous, qu'ils nous ont presque maltraités l'hiver dernier à Nice, et toutes sortes de choses semblables qui me découragent et me font demander à moi-même: - Pourquoi tous mes plaisirs, tous mes voyages sont empoisonnés ? On fait ce que je veux, on va où je veux, on me donne ce que je désire mais empoisonne cela d'abord et me le rendent amer et triste. De sorte que presque jamais je ne jouis. On nous fourre dans un wagon, avec deux espèces de nègres et un faquin. Je représente pendant ce voyage l'immobilité, la patience et le sang-froid. [Rayé: Enfin je commence] Depuis que je suis en Angleterre je me sens autrement. Généralement en voyageant je ne regarde jamais par la fenêtre, ici au contraire je ne fais que ça, j'admire ces terres si bien soignées, ces beaux arbres, car tout me paraît beau ici. Et surtout, ce qu'il y a d'étrange c'est qu'il me semble que je rentre chez moi et non vais en pays étranger et pour la première fois. Enfin j'aperçois une quantité de petites maisonnettes toutes pareilles, et au loin une ville immense. C'est Londres. L'accomplissement de tous mes désirs de voyage ! Je suis parfaitement heureuse en arrivant à Charing Cross. Pendant que nous allons jusqu'à Alexandra Hotel je regarde à droite et à gauche avec une satisfaction croissante et avec ce sentiment qu'on éprouve en revoyant ce qui est à soi, ce qu'on connaît et ce qu'on aime. Je devinais [Rayé: les noms] les endroits sans rien demander à personne et j'entre enfin à l'hôtel comme si j'entrais dans ma propre maison. Tout me ravit, le service et le manger surtout ! Depuis je ne sais combien de temps, non je me trompe, jamais je ne fus aussi bien servie, je m'imaginais seulement. Je trouve tout excellent, selon moi et m'étonne de trouver les choses que je regrettais de n'avoir pas inventées. Mais je suis encore fatiguée du bateau et me couche.