Deník Marie Bashkirtseff

Nous ne partons pas, comme je le pensais un peu. Je me lève comparativement de bonne heure et suis fraîche. A une heure je déjeune au Kursaal avec ma tante et y vois Doria et son frère. Son frère a un teint remarquable et que je lui envie presque. Depuis le matin je suis gaie et vive. Viennent les Foster et Merjeewsky. Je prends Florence et nous allons à l'estacade. Ah ! il ne faut pas que j'oublie encore des vers de Walitsky sur l'estacade et Doria, Walitsky nous amuse beaucoup avec ces vers et ses bêtises sur Doria. Chanter sur l'air de "Oh elle serait allée" sur la musique de [illisible] Oh j'irai sur l'estacade Je m'asseoirai derrière Doria Refrain etc. Si Doria se met à rire Dans mon cœur la joie entrera Refrain Si Doria s'ennuie Dans mon cœur ça remuera. Refrain [Le reste de la chanson est pratiquement impossible à déchiffrer.] I go [sic] the park To see Mr Clark The friend gentleman Of my dearest man His look and fashion Are like Italian nation' Every day he is walking And never smoking.. Il faut être indulgent pour l'anglais, il a voulu emerveiller et fit encore en allemand: Dutch die grossen Alleen von Spa Kann ich Doria sehen da nous Er ist ein geliebter Mann Wenn ich kônnte und kann. Je réunirai toutes ses productions un jour, ce qu'il y a d'amusant c'est que Doria est dans tout le héros. A l'estacade nous arrivâmes une minute après l'entrée du bateau. La mer est fort mauvaise et le vent aussi. Mais Doria est là, je ne le vis que lorsque nous nous assîmes, alors ma tante me le montra, elle aussi s'inspire et ce matin au Kursaal a dit ceci: Je suis à Ostende Je ne vois personne Seulement un rouquin Et je le déteste. Poussière c'est Moelenar, autrement nommé le chien sans queue, ou encore autrement... mais ceci je ne dirai ni écrirai. Walitsky le dira. On a tout de suite montré et raconté Doria à Florence qui est très gentille. Doria lui-même, posait ou cela nous paraissait ainsi. Florence disait qu'il a l'air mélancolique, qu'il regarde la mer appuyé contre la balustrade comme s'il était en bateau malade et le nomma le beau ténébreux. Je ne sais d'où vient que ce cher Doria a acquis une telle célébrité parmi nous. Jamais je ne l'ai admiré, jamais je n'ai rougi pour lui, jamais je n'en ai parlé. Et voilà tout à coup Doria devient célèbre et à la mode. La première fois que je le vis c'était à Spa, je suis sortie seule pour acheter des fruits à droite du Pouhon et je vois au milieu de la place une espèce d'obélisque, ce fut Doria. Il me regarda comme tout le monde me regarde. Plusieurs fois Doria semble s'en aller, revient, se penche, sourit et se promène. Nous nous levâmes à peine pour partir lorsque arrivent tous les nôtres et Merjeewsky, nous revenons encore. Doria pose ou semble poser encore. Merjeewsky en parle, ce petit en est très jaloux je suppose, je dis partout et à tous (en riant sans doute) que j'admire Doria, on le nomme en ce moment Airod, Doria renversé. J'ai aussi renversé mon nom et il est très joli renversé, Airam, Air et ode, et air et âme. Nous restons jusqu'à cinq heures sur l'estacade, je veux bien dire adieu à Ostende, je regrette Ostende, énormément. La foule a beaucoup diminué. Il y a des Plobsters adorablement parfaits, si j'étais ce que je ne suis pas je resterais, je formerais un bataclan avec les Doria et ceux qui sont avec eux et je serais très heureuse. Mais hélas ! Nous partons, je pleure Ostende comme j'ai pleuré Spa, mais tout passe. A cinq heures au Kursaal je prends une limonade et de cinq à six je reste à la maison avec ma tante. Avec elle nous formons maison à part. Encore dîner à la Plage, le vieux fixeur est seul là. Il attendit notre sortie, nous suivit et à la musique se tient tout près. Walitsky était au dîner et en retournant avec nous. Nous sommes à la musique avec les Foster, les trois chiens, Bagatelle et Airod, un tout petit chien, si petit qu'on le voit à peine, et le grand chien des Foster, Glenn et Merjeewky. Je le taquine et ris de lui, l'invite d'aller à Londres, disant que la marquise ne le lui permettra pas, qu'elle l'emmènera loin pour le distraire, qu'elle est sa gouvernante, qu'elle le tient dans ses griffes, qu'elle ne le laissera pas. Vient Basilewsky, mais il est occupé à causer avec Paul. - Allons au Cercle des Bains, dis-je en me levant et nous allons. Je marchais au bras de Florence et Merjeewsky à côté. Le vent faillit nous emporter, j'arrive hors d'haleine et décoiffée. Basilewsky est avec nous, à cause de cela Basilévitch est furieuse, il n'avait pas voulu la reconduire. Ma tante, Florence et moi nous plaçons à droite du premier rang, pas loin de l'orchestre. Maman et le reste se placent à gauche, où s'asseyaient les Tamancheff. Dans une minute Merjeewsky m'annonce que Airod est là. En effet bientôt je le vois, lui son frère, un marquis italien tout blond encore deux Plobsters se placer à gauche de l'orchestre sur la même ligne que lui. Ils étaient nos vis-à-vis malgré cela. Pour cavaliers j'ai, Foster, Chtcherbinine et Merjeewsky, à l'avant dernier bal j'avais: Foster, Merjeewsky, Barkowsky, Chtcherbinine, le ministre du Portugal et de Leiser. Je suis gaie aujourd'hui. Et pour cela Merjeewsky n'est pas maltraité. A la fin même je fais un seul tour de valse avec lui, et cela pour passer devant Airod. Nous restons jusqu'à la fin, je pris le chien Airod sur la main gauche et le cordon de Bagatelle dans la droite, mais en sortant je me suis trouvée au milieu de tous ces messieurs et involontairement je pressai la patte de cet espèce de rat qu'on nomme Airod, celui-ci pousa un cri et le blond marquis aussi: F overa bestia ! alors je précipite ma marche et suis reçue avec des rires et des cris par notre bataclan. Ces messieurs nous dépassent comme l'autre jour. Malgré cela je m'amuse, je ris et je pleure de m'en aller. Nature de chat, va ! Les Foster rentrent, nous entrons dans notre confiserie où on rit et cause de Doria. Il loge vis-à-vis, et Dina alla voir sa fenêtre éclairée. Merjeewsky est très heureux que je m'occupe de lui. On voit Basilévitch rentrer, on l'appelle, elle vient, elle a quelques démêlés assez comiques avec Paul, on propose d'aller chez Neppency et on accepte la proposition. [Rayé: En allant] Je marche avec Merjeewsky et lui dis que ma tante, Dina et moi l'invitons de venir à Londres et qu'il a la hardiesse de ne pas venir. - Mais une parole aurait suffi. - Eh bien la voilà, je vous dis, venez. - Maintenant comment ferai-je ma malle et je dois prévenir ma mère, la nuit. - Oh ! je sais bien que vous ne ferez jamais rien qui ressorte de l'ordinaire, dis-je en souriant. Il balançait déjà, il fallait le prendre mais je suis paresseuse. Dans la confiserie nous n'avançons pas plus loin que la première chambre. Pendant que Basilévitch et Paul nous amusaient, que le comte était silencieux et avalait des glaces, que maman, ma tante et Dina riaient, que je riais, pensais et observais, la porte de l'autre salle s'ouvre et Doria paraît suivi des autres. Je fus avertie par un geste désespéré de ma tante. J'ai beaucoup rougi, Merjeewsky me regarde, mais je ne me cache pas. En voyant ces beaux Plobsters, véritables Plobsters passer et tournoyer près de la porte de sortie, mon cœur se serra à la pensée que je pars. Je pleurerais même. Suis-je assez folle; je regrette les Plobsters que je ne connais pas, et rien qu'eux comme si ils étaient quelque chose. Mais au fait les Plobsters sont tout pour moi. Je me souviendrai de mon allée et de mon retour du Cercle des Bains, lorsque dans l'obscurité je vis briller comme des lucioles les quatre cigares des Plobsters s'éloignant. J'ai terriblement envie que le comte vienne. Ce serait charmant ! J'imagine la consternation des vieilles oiselles*, de la Viviani II! Et puis ce serait joli de l'enlever, d'avoir un commencement de cour. Mais ce qui m'ennnuie c'est qu'il est seul, je voudrais au moins deux, il n'y a personne dans cette Ostende. Les canailles de Plobsters ne se font pas présenter. Paul a entendu hier et aujourd'hui deux conversations. Hier un jeune homme disait à une dame: - Elle est jolie. - Non, elle a du cachet, ce qu'on appelle. - Non, elle est jolie vraiment. - Mais qu'avez-vous à vous occuper d'elle. - Il faut bien puisque tout le monde le fait. - L'avez-vous vu au bal en rose, et bas roses, alors elle était jolie. Je sais que mes pieds produisirent fureur ici. Et chaque jour je m'en assure en voyant tous les yeux attachés sur mes pieds. Aujourd'hui: Un des très blonds a demandé à Doria qui est cette jeune fille aux pieds remarquables. [Dans la marge: (ou quelque chose dans ce genre)]. Et celui-ci répondit qu'il ne savait pas. J'ai du malheur. Avec mon adoration pour les Plobsters je n'en ai pas. Merjeewsky représente peu de chose surtout en paletot et foulard sur le cou. Je suis furieuse de partir et de laisser ces hommes ici. Il me semble que tous les Plobsters devraient être à moi. [Dans la marge: Il ne faut pas croire que je ne dis pas ce que je pense et tout, tout, tout, excepté le duc.] Merjeewsky m'a dit au Cercle qu'il ne viendra pas à Londres parce qu'il m'y verra et que enfin. Alors je lui dis que c'est le système de la marquise, qu'elle veut l'emmener loin de Nice. Le pauvre est si amoureux. Il a peur, bête ! qui veut se priver du bonheur de voir ce qu'il aime et d'être près de ce qu'il aime ! Puisqu'il n'aura rien, qu'il profite de l'occasion de voir. Quel intérêt de se priver d'une chose agréable ! Si j'aimais, j'agirais autrement et ne fuirais jamais ce que j'aime pour de bêtes raisons. On oublie quand on oublie, en ne voyant pas rarement on se guérit. Mais la marquise le veut emmener aux Indes. Oh ! que je voudrais l'emporter à Londres. Sa mère seule m'arrête, mais bah ! C est mal ce que je dis là, je prie Dieu de me le pardonner. Je suis si folle. Cette bonne et charitable marquise Veut mener le comte à sa guise Le voyant très amoureux Le veut distraire et fait ce qu'elle peut Mais hélas ! Le comte ne l'écoute pas. Aux Indes elle le veut emmener Et du café lui faire planter On dit que ce légume Du cœur ôte l'amertume Le comte est encore fort jeune Sa mère et la vieille sont d'accord D'au plus vite l'emmener De climat lui faire changer Espérant que ce manège Son amour pour moi abrège Ce système est une folie [Rayé: Son existence même] Son efficacité je nie Quand on aime, on aime partout A Ostende comme au Pérou A la marquise je conseille De cesser ces farces de vieilles Car autant que je voudrai Le petit je retiendrai.