PRÉFACE
Tento text je retrospektivní předmluvou Marie Bashkirtseff, napsanou v květnu 1884, přibližně pět měsíců před její smrtí.
PRÉFACE
## 1884 . Mai
A quoi bon mentir et poser ? Oui, il est évident que j'ai le désir sinon l'espoir de rester sur cette terre, par quelque moyen que ce soit. Si je ne meurs pas jeune, j'espère rester comme une grande artiste, mais si je meurs jeune je veux laisser publier mon journal qui ne peut pas être autre chose qu'intéressant. Mais puisque je parle de publicité cette idée qu'on me lira a peut-être gâté c'est-à-dire anéanti le seul mérite d'un tel livre; eh bien non. D'abord j'ai écrit très longtemps sans songer à être lue et ensuite c'est justement parce que j'espère être lue que je suis absolument sincère. Si ce livre n'est pas l'exacte, l'absolue, la stricte vérité il n'a pas raison d'être. Non seulement je dis tout le temps ce que je pense, mais je n'ai jamais songé un seul instant à dissimuler ce qui pourrait me paraître ridicule ou désavantageux pour moi. Du reste , je me crois trop admirable pour me censurer. Vous pouvez donc être certains, charitables lecteurs, que je m'étale dans ces pages tout entière. Moi comme intérêt, c'est peut-être mince pour vous, mais ne pensez pas que c'est moi, pensez que c'est un être humain qui vous raconte toutes ses impressions depuis l'enfance. C'est très intéressant comme document humain. Demandez à M. Zola, et même à M. de Goncourt et même à Maupassant.
Mon journal commence à douze ans, il ne signifie quelque chose qu'à quinze ou seize ans. Donc il y a une lacune à remplir et je vais faire une espèce de préface qui permettra de comprendre ce monument littéraire et humain. Là, supposez que je suis illustre. Nous commençons.
Je suis née le 11 novembre 1859 - C'est épouvantable rien que de l'écrire. Mais je me console en pensant que je n'aurai certainement plus d'âge lorsque vous me lirez.
Mon père était lui-même le fils du général Paul Grigorievitch Bashkirtseff. De petite noblesse, mais brave, tenace, dur et même féroce. Il a été nommé au grade de général après la guerre de Crimée, je crois. Il a épousé une jeune fille, qu'on disait fille naturelle d'un très grand seigneur, elle mourut à trente-huit ans en laissant cinq enfants: mon père et quatre sœurs. Ayant quitté le service, le général Bashkirtseff a acheté une magnifique terre près de Poltava. Il Ta achetée [Rayé: très] bon marché à des gens ruinés, des mineurs. Il paraît même qu'il a montré beaucoup d'avarice et peu de générosité dans cette affaire. C'est humain.
Maman s'est mariée à vingt-deux ans après avoir dédaigné de très beaux partis. Maman est une demoiselle Babanine. Du côté des Babanine nous sommes de vieille noblesse de province et grand-papa s'est toujours vanté d'être d'origine tartare de la première invasion. Baba-Nina sont des mots tartares, moi je m'en moque. Grand-papa était le contemporain de Lermontoff, Pouchkine etc. Il a été byronien, poète, militaire lettré. Il a été au Caucase. Il s'est marié très jeune à Mlle Julie Cornélius, âgée de quinze ans, très douce et jolie, qui est devenue énorme et criarde en vieillissant, absolument sacrifiée, écrasée par la supériorité de son mari, un joli despote et qui s'en vantait. Ils ont eu neuf enfants, excusez du peu.
N° 1 - Georges, il demande une notice à part car il nous a assassinés tous. Cet homme abominable et malheureux s'est livré à toutes sortes de folies dès dix-neuf ans. Considéré comme un génie et adoré des siens, il a marché sur la tête de tout le monde, a débuté par quelques scandales mais, en contact avec la police, a pris peur, s'est réfugié sous les jupes de sa mère qu'il battait. Il se grisait toujours; mais ça cessait par moments et alors ça devenait un charmant cavalier, instruit, spirituel, séduisant, grand, beau, dessinant la caricature, faisant des vers burlesques à ravir, puis de nouveau l'eau-de-vie et les horreurs. Et tout le monde était là à le servir. Il s'est marié à vingt ans avec une belle veuve de trente-six ans, mère de plusieurs enfants. Dina est sa fille.
Séparé de sa femme bien entendu. Une vie gâchée. Il avait tous les instincts cet animal-là, l'instinct des grandeurs, des élégances, des tripotages financiers et avec ça... Lui et ses autres frères se sont amusés à faire quelques aimables folies à Poltava et ailleurs. Ils ont rossé des fonctionnaires, joué des tours à tout le monde de façon à se mettre à dos toute la province. (Rayé: La police s'en est mêlée et de là des affaires et des procédures qui durent encore. Toute sa vie, cet homme) Le gouverneur a dû s'en mêler (gouverneur ou préfet) Grand-papa a trouvé cela impertinent et s'est mis à fronder contre tous les gouverneurs de Poltava successivement. En 1865 Georges a enfin été saisi, emballé et envoyé à Viatka entre deux gendarmes. Avait-il commis un crime qualifié ? Non. Mais mille misères et mille petites saleté qui embêtaient tout le monde.
Là commence le drame bête et terrible dont j'ai tant souffert par ricochet. On a rompu avec toute la société et toutes les forces et toutes les intelligences de toute la famille n'ont plus eu pour but que de sauver Georges. On est allé chez les autorités, on a écrit aux ministres, on a passé sa vie entre Georges et les policiers. Maman, jeune, ravissante, intelligente mais ignorante du monde a été employée pour Georges. Elle a fait des visites aux gouverneurs qui ont reçu cette belle provinciale et l'ont écoutée en lui faisant la cour. En 1862 elle avait fait un voyage à Pétersbourg avec sa sœur et Georges. Georges a dû se sauver de Pétersbourg déguisé en femme et maman en est revenue mourante.
Moi, j'étais toujours avec grand-maman qui m'idolâtrait, à la campagne. Maman allait aux bains de mer en Crimée, on lui faisait la cour mais elle était sage tout en se compromettant. C'est que, vous autres, vous n'avez pas idée de ces choses. Maman élevée à la campagne ne connaissait rien des sociétés organisées. Elle n'a jamais compris qu'il fallait tenir un certain rang, oh ! jamais. Et, avec cela, très vaniteuse. En dehors de la petite société de Poltava, elle ne connaissait rien. Lâchée à Pétersbourg ou aux bains de mer sa beauté faisait sensation, on lui faisait la cour et elle se contentait de ça sans songer à aller dans le monde. Du reste, ici, une femme comme il faut qui ne va pas dans le monde et qui fait parler d'elle est une déclassée, là pas du tout, cette belle personne arrivée du fond de sa province était un cas habituel et ne choquant personne. Quand vous me lirez plus loin vous verrez que je ne défends pas maman et que je ne suis guidée que par le désir de dire les choses véridiquement.
Avec grand-maman, il y avait pour m'adorer ma tante, lorsque maman ne l'emmenait pas avec elle. Ma tante, plus jeune que maman, mais pas jolie, restant sacrifiée et se sacrifiant à tout le monde.
Mon père et mon grand-père le général ont fait cent tentatives pour ravoir maman. Une fois que Paul et moi avions été menés voir notre père, il nous a enlevés et cachés à la campagne pour forcer maman à revenir. Mais quand maman et les frères sont accourus et nous ont repris de force, je me rappelle parfaitement la scène dans le pavillon jaune à Gavronzi. Paul et moi étions dans une chambre, grand-maman dans une autre et mon père dans une troisième, séparée des autres par un corridor qui coupe en deux le pavillon. Grand- maman furieuse, comme une femme dont la vie se passait à crier après ses domestiques, vociférait des injures. Et mon père intimidé lui répondait sans se montrer, et je me souviens même qu'il est resté tout le temps respectueux relativement. Depuis j'ai pensé que c'était par répugnance de scènes grossières, car ma nature a beaucoup de la sienne. Donc on nous [a] ramenés chez grand-papa et grand-maman et maman. Et les histoires de Georges allaient leur train.
Vers 1866 ou 1867 Domenica, la femme de ce misérable, a obtenu un changement de ville d'exil et, de Viatka, on a transporté ce cher trésor à Akhtyrka, un trou où il y a des reliques et où on va en pèlerinage. Là ce monstre régnait et commandait et parfois s'amusait à venir lire des livres horribles à Mme Brenne, mon institutrice française. J'écoutais ça et je comprenais, mais sans que ça me fasse penser à rien pour moi.
C'est là que l'on a attrapé mon oncle Romanoff, très riche célibataire de quarante ans. [Rayé: Georges a proposé de le faire, ce Monsieur, il avait déjà essayé d'avoir la fortune d'une tante, la sœur de] grand- papa, Mlle Vassilissa Babanine. Mais après bien des tripotages que j'ignore il n'en a eu que douze ou quinze mille roubles. Cette vieille fille est venue mourir dans une petite chambre chez mon grand-père. La tante Vassilissa: belle, riche, jeune, élégante, charmante et spirituelle. Elle ne s'est pas mariée. Devenue maniaque et un peu ridicule, elle a adopté une petite orpheline, Mlle Nadine Martinoff qui, une fois âgée de quatorze ans, s'est empressée de lâcher sa protectrice pour venir habiter chez grand-papa à Tcherniakovka où il y avait plus de distractions. En plus, comme la petite avait une vingtaine de mille de roubles, mon oncle Alexandre, très pratique (elle aussi), l'endoctrinait. Ils se sont mariés dès qu'elle a eu quinze ans et demi. Ça a fait un couple excessivement rapace, cupide et heureux. Grand-papa en a été furieux, mais presque tous ses fils se sont mariés sans le lui dire.
En somme il s'en souciait peu, très égoïste et vivant un peu à la pose. Il se promenait à la campagane habillé comme un paysan français, une blouse de toile grise, pantalon de velours, panama sur la tête et un énorme diamant à l'index. Et il prononçait les mots blouse et panama en russe avec une affectation de gallicisme. Nature marquée, terrible et nul. Ayant pu être quelqu'un et n'étant rien, écrivant des vers qu'il ne publiait même pas et faisant du libéralisme. En somme...
Mais je parlais de Vassilissa. Cette femme élégante et supérieure est morte il y a deux ou trois ans abandonnée de tous. Je me rappelle lorsqu'elle venait en visite chez grand- papa, on endimanchait la maison. Très gâtée par son père elle avait jadis dominé tout le monde et son frère lui gardait encore du respect et de l'admiration. Tout le temps qu'elle restait la terrasse était garnie de plantes et un air de fête régnait dans la maison. Une fois, elle vint comme de coutume, quelques semaines plus tard, on enleva les plantes de la terrasse, elle resta toujours et resta pour toujours, toujours vénérée de moins en moins jusqu'au départ de grand-papa, après quoi sa fille adoptive et Alexandre la reléguèrent dans une misérable chambre dans un vieux pavillon où elle est morte.
Donc c'est à Akhtyrka où tout le monde s'installe, sauf grand-papa, que l'on trouva M. Romanoff. Il avait une sœur qu'il ne voyait plus depuis vingt ans et qui était plus riche que lui encore. Donc on se mit à l'entortiller, c'est maman qui fut mise en avant, très coquette. Il en devint amoureux. On alla à Kharkoff, lui aussi absolument étranger aux usages du monde et poussé par Georges, on a mené une existence inconcevable. Tous les soirs Romanoff envoyait [des billets pour] des loges où nous nous pavanions et l'on apportait à chaque entracte des plateaux chargés de fruits et de bonbons. Georges s'amouracha d'une actrice et la fit recevoir à la maison. On alla en Crimée à Yalta, aux bains de mer. Ici il faut parler d'une rencontre que fit maman.
"L'Empereur devait traverser une station à quelques verstes de chez nous, maman y alla avec moi. L'Empereur voyant cette jolie femme lui parla pendant un quart d'heure s'amusant de cette très enthousiaste sujette, il lui fit promettre qu'il la verrait à Yalta. Nous y allâmes et Romanoff aussi. Maman était très courtisée et l'Empereur lui adressa la parole trois ou quatre fois dans les endroits publics, mais bientôt il en eut assez car elle était tout le temps sur son passage. On causait beaucoup du Romanoff, revenus à Odessa nous avons habité le même hôtel. Et un beau matin chacun se dit qu'il fallait en finir et que ma tante ne trouverait jamais un aussi beau parti. Il fallait seulement le consentement du monsieur. Mais c'était une grosse bête habitué à nous tous, et pas le moins du monde amant de maman, quoiqu'on ait dit, ce fut facile. Moi-même j'y déployais mon éloquence de neuf ans. On les maria et l'on revint à Tcherniakovka. [Cinq lignes cancellées]
"Trois jours après notre arrivée grand-maman mourait subitement. Et Romanoff devint malade avec des accès de délire et de folie. [Deux lignes cancellées]. On le soigna très bien.
Puis libres avec cette grande fortune, on partit pour l'étranger. Le rêve si longtemps caressé par Georges, maman aussi. Maman, je le crois fermement, était très sage, c'est une nature qui s'éparpillait en inconséquences et n'allait jamais jusqu'au... fait.
A Vienne, on resta un mois, se grisant de nouveautés, de beaux magasins, de théâtres. Georges y prit une fille publique qu'il amena avec lui. Romanoff allait mieux et plus fou du tout. Grand-papa était avec nous, il allait lui aussi goûter de cette Europe qu'il connaissait par les livres."
On arriva à Baden-Baden en 1870 au mois de juin, en pleine saison, en plein luxe, en plein Paris. Voici combien nous étions. Grand-papa, maman, M. et Mme Romanoff, Dina, Paul et moi. Et cet angélique et incomparable Lucien Walitsky. Lucien Walitsky était polonais, russe sans patriotisme exagéré, une bonne nature, très câlin, qui se dépensait en charges d'atelier, à Akhtyrka où il était médecin du district. Il avait été à l'université avec les frères de maman et fut de tous temps de la maison, venant trois ou quatre fois par an à la campagne. C'était chaque fois une joie folle pour tout le monde. Il avait un culte fraternel, admirable et saint pour maman qui le traitait en enfant chéri.
Au moment du départ pour l'étranger, il fallait un médecin pour Romanoff et même pour maman qui aimait à se faire malade et qui l'était quelquefois en vérité. On emmena Walitsky en lui promettant des appointements selon l'usage en pareil cas. Je crois bien qu'il n'en reçut jamais presque rien, trop délicat pour demander et se contentant de quelques sous par ci par là pour payer son tailleur chez lequel il devait quelques centaines de francs en mourant. Cet homme admirable fut toujours pour chacun de nous un second soi-même.
C'est à Bade que j'ai compris le monde et l'élégance et que je fus torturée de vanité. Il y avait près du casino des groupes d'enfants, des groupes séparés. Je distinguai tout de suite le groupe chic et je n'eus plus qu'un rêve: en faire partie.
Ces enfants qui singeaient les grands nous remarquèrent et une petite fille qui s'appelait Berthe vint me parler. J'en fus si heureuse que je dis des bêtises et que tout le groupe se moqua outrageusement de moi. Berthe, âgée de douze ans, était anglaise et s'appellait Mlle Boyd. Elle avait plusieurs grandes sœurs ravissantes et tenant le haut du pavé à Bade. Elle était liée avec tous les enfants des familles aristocratiques qui connaissaient sa famille à elle. Les miens ne connaissaient personne et se vautraient de roulette et de trente-et-quarante. Berthe avait un amoureux âgé de treize ans et nommé Rémy de Gonzalès Moreno. Le père Gonzalès devint amoureux de maman et Rémy dérobait quelques instants à Berthe pour me faire de l'œil. Maman, libre d'allures, avait inspiré confiance au République-argentinais Gonzalès. Mme de Gonzalès en fut jalouse. Ici se place un trait presque incroyable de naïveté. Maman fit connaissance à la bonne franquette de Mme de Gonzalès qui se montra très - froide. Mais maman redoubla d'amabilité pensant que la femme ne pouvait être autrement disposée que le mari qui était si charmant pour elle. Et quand les Gonzalès partirent maman alla à la gare; la dame lui disait d'un air très pincé, que je voyais bien moi, qu'elle était confuse de priver maman de sa promenade par un si beau temps. Et maman lui répondait que ça lui faisait plaisir de reconduire de si charmantes personnes.
Quand j'y pense à présent, me souvenant des mines et des intonations, c'est épatant. Le père Gonzalès en était étonné et fier car il s'attribuait quelques succès. Il a fini, cet homme après de rudes étonnements par comprendre maman et par devenir notre ami.
La guerre nous chassa à Genève.
Mais je n'ai pas assez parlé de la Russie et de moi, c'est le principal. Selon l'usage des familles nobles habitant la campagne, j'eus deux institutrices, une Russe enseignant la musique et la danse et l'autre, française. La première, russe, dont j'ai gardé la mémoire était une Mme Melnikoff, une femme du monde, instruite, romanesque et séparée de son mari, se faisant institutrice par coup de tête après la lecture de nombreux romans. Ce fut une amie pour la maison, on la traita en égale. Tous les hommes lui faisaient la cour et elle s'enfuit un beau matin après je ne sais quelles histoires romanesques. On est très romanesque en Russie. Elle aurait pu dire adieu et partir naturellement mais le caractère slave, greffé de civilisation française et romans, est une drôle de machine. En femme malheureuse, cette dame a tout de suite adoré la petite fille qui lui était confiée. Moi je lui ai rendu son adoration par esprit de pose, déjà. Et ma famille gobeuse et poseuse a cru que ce départ devait me rendre malade, on me regardait ce jour-là avec compassion et je crois même que grand-maman a fait faire un potage exprès, un potage de malade.
Je me sentais devenir toute pâle devant ce déploiement de sensibilité. J'étais du reste assez chétive, grêle et pas jolie, ce qui n'empêchait pas tout le monde de me considérer comme un être qui devait fatalement, absolument, devenir ce qu'il y a de plus beau, de plus brillant et de plus magnifique. Maman alla chez un Juif qui disait la bonne aventure:
- Tu as deux enfants, lui dit-il, le fils sera comme tout le monde, mais la fille sera une étoile.
Un soir au théâtre, un monsieur me dit en riant: "Montrez vos mains, Mademoiselle, oh ! à la façon dont elle est gantée, il n'y a pas à en douter elle sera terriblement coquette". J'en restai toute fière.
Depuis que je pense, depuis l'âge de trois ans, (j'ai tété jusqu'à trois ans et demi) ma pauvre tête est remplie d'aspirations vers je ne sais quelles grandeurs. Mes poupées étaient toujours des reines ou des rois. Tout ce que je pensais et tout ce qu'on disait autour de maman semblait toujours se rapporter à ces grandeurs qui devaient infailliblement venir.
A cinq ans, je m'habillais avec des dentelles à maman, des fleurs dans les cheveux et j'allais danser au salon. J'étais la grande danseuse Petipa et toute la maison était là à me regarder. Paul n'était presque rien et Dina ne me portait pas ombrage bien que fille du bien-aimé Georges.
Encore une histoire. Lorsque Dina vint au monde, grand- maman alla la prendre sans cérémonie à sa mère et la garda toujours. C'était quatre ou cinq ans avant ma naissance à moi. Maman adora Dina et, comme sa vraie mère n'y tenait pas trop, Dina resta chez nous. Mme Georges était une femme pratique, très gaie, dit-on, et qui tout en adorant Georges qui l'abandonnait, se donnait quelques distractions. De Georges elle eut encore deux enfants. Une fille, Lola, et un garçon, Etienne. La fille est mariée. Le garçon est mort à seize ans, vous verrez comment.
Après Mme Melnikoff, j'eus pour gouvernante Mlle Sophie Dolgikoff, âgée de seize ans, Sainte Russie I! et une autre Française qu'on appellait Mme Brenne, qui portait une coiffure à la Restauration, avait des yeux bleus pâles et semblait très triste avec ses cinquante ans et sa phtisie. Je l'aimais beaucoup, elle me faisait dessiner. J'ai dessiné un dessin avec elle, une petite église au trait. Du reste je dessinais souvent, pendant que les grands faisaient leurs parties de cartes, je venais dessiner sur le tapis vert. Mme Brenne est morte en 1868 en Crimée. La petite Russe traitée en enfant de la maison a été sur le point de se marier avec un jeune homme que Walitsky avait amené et qui était connu par ses échecs matrimoniaux. Cette fois tout semblait marcher à ravir lorsqu'un soir en entrant dans sa chambre, je vois Mlle Sophie qui pleurait comme une perdue, le nez dans ses coussins. Tout le monde est arrivé. Quoi ? qu'est-il arrivé ?
Enfin après bien des larmes et des sanglots, la pauvre enfant finit par gémir qu'elle ne pourrait jamais, non jamais. Et des pleurs. Mais pourquoi ? Tout le monde était là avec des exhortations affectueuses. Parce que... Parce que je ne puis pas m'habituer à sa figure I Le fiancé entendait tout cela du salon. Une heure après il bouclait sa malle en l'arrosant de larmes et partait. C'était le dix-septième mariage manqué.
Je me rappelle si bien de ce "je ne peux m'habituer à sa figure !" Ça partait tellement du cœur que je compris alors même très bien que ce serait vraiment horrible d'épouser un homme à la figure duquel on ne peut s'habituer.
Tout cela nous amène à Bade en 1870. La guerre étant déclarée, nous avons filé sur Genève. Moi, le cœur rempli d'amertume et de projets de revanches. Tous les soirs avant de me coucher, je récitais tout bas cette prière supplémentaire: "Mon Dieu, faites que je sois amie avec Berthe et que j'aie des cavaliers qui me fassent la cour". Toute la prière était ainsi conçue d'abord le Pater, l'Ave, etc. puis ceci:
- Mon Dieu, faites que je n'aie jamais la petite vérole, que je sois jolie, que j'aie une belle voix, que je sois heureuse en ménage et que maman vive longtemps.
J'étais encore sous l'impression de la mort de grand- maman que j'aimais beaucoup, beaucoup, et qui passait des heures à me dire que j'étais divine et à me donner les noms les plus tendres et les plus fous.
Pauvre grand-maman, si elle n'avait que moi, mais il y avait cette canaille de Georges qu'elle s'est toujours obstinée à regarder comme un "malheureux enfant" et qu'elle a légué à maman qui a cru dès lors obéir aux vœux de sa mère mourante en sacrifiant sa réputation, sa vie et ses enfants aux monstruosités de cet être ignoble. On était très familial chez nous pour Georges, les autres frères quittaient tout et faisaient quelquefois quatre à cinq cents lieues en chaise de poste pour Georges, ses sœurs sont allées dans les prisons, dans les endroits de police pour Georges, on a trinqué et mangé avec des gendarmes afin qu'ils lui soient plus doux... Pouah...
A Genève, nous avons logé à l'hôtel de la Couronne au bord du lac, c'était charmant.
On m'a donné un professeur de dessin qui a apporté des modèles à copier. De petits chalets où les fenêtres étaient dessinées commes des troncs d'arbres et qui ne ressemblaient pas aux vraies fenêtres des vrais chalets. Aussi je n'en ai pas voulu, ne comprenant pas qu'une fenêtre soit faite ainsi. Alors le vieux bonhomme m'a dit de copier la vue de la fenêtre tout bonnement d'après nature. A ce moment nous avions quitté l'hôtel de la Couronne pour loger dans une pension de famille, pension Huberkoller, et le Mont Blanc était en face de nous. J'ai donc copié scrupuleusement ce que je voyais de Genève et du lac et cela en est resté là, je ne sais plus pourquoi.
A Bade, on avait eu le temps de faire faire nos portraits d'après des photographies et ces portraits m'ont paru laids et léchés dans leur effort d'être jolis.
Maman rencontra un M. Bachmakoff qui était venu placer le petit Chtcherbine dans un pensionnat célèbre de Genève, celui du docteur Hactius. Le petit garçon était le fils de sa bonne amie qui l'a épousé, sitôt son veuvage. On s'est rencontré à l'église et M. Bachmakoff, avec sa grâce d'homme de cour, fut très aimable, se souvenant de maman jeune fille à Poltava où il avait été vice-gouverneur.
2 février 1876
Je m'ennuie, je voudrais écrire sans fin, commenter tout mon journal, le corriger, car je sais qu'il y a des milliers de fautes et qui ne proviennent pas de mon ignorance mais bien de ma paresse de penser, de ma trop grande hâte. Je ne sais jamais ce que je vais écrire, et tant mieux, il n'y a rien de plus laid qu'un journal étudié, tiré à quatre épingles, surtout lorsqu'on n'est pas un grand écrivain, mais j'aime encore mieux mes lettres que celles de Mme de Sévigné ! O ânesse ! vous vous écriez, je vous laisse crier et cela seulement parce que je ne puis pas faire autrement. Son style est si affecté, si ouvragé sous son apparente simplicité qu'il me fait mal au cœur, tandis que mon style à moi n'a pas de style, je fais des fautes mais au moins je ne farde pas mes écrits.
C'est avec la conviction intime que je ne serai jamais lue, et avec l'espérance encore plus intime du contraire que j'écris mon journal.
6 avril 1876
[...] si je deviens célèbre et si mon journal devient la propriété du public après ma mort, [...] je prie et j'ordonne au besoin de ne pas imprimer mon journal avec des commentaires, mais tout simplement. Tout est par ordre et très clair, on n'aura besoin que de traduire ce qui n'est pas en français et de corriger l'orthographe.
19 avril 1876
Quoique je devienne je lègue mon journal au public. Tous les livres qu'on lit sont des inventions, les situations y sont forcées, les caractères faux, tandis que ceci c'est la photographie de toute une vie. Ah ! me direz-vous, mais cette photographie est ennuyeuse tandis que les inventions sont amusantes ! Si vous dites cela vous me donnez une bien petite idée de votre intelligence. Je vous offre ici ce qu'on a encore jamais vu.