Journal de Marie Bashkirtseff

A l'église. Robe d'alpaga gris bien entendu. Très chic. Saint-Amand déjeune avec nous.
Nous avons envoyé à Jules un potage russe. Notre cuisinier n'est pas fort pour le reste, mais il fait des potages comme personne. Ce sont des bouillons merveilleux; surtout les bouillons de volaille, comme celui qu'on a envoyé, et la poule était dedans comme on fait en Russie. J'ai demandé hier soir au magasin russe de la Madeleine s'il n'y aurait pas moyen d'avoir du caviar frais. Mais en cette saison...
Non me voyez-vous allant moi-méme dans un magasin.
Moi qui fais acheter mes gants et qui ne se dérange que lorsqu'il faut essayer une robe.
Rosalie dit qu'il me revaudra ça, l'année prochaine et sera bien portant et membre du jury. Cette bonne Rosalie me connaît bien et sait que j'ai des petits calculs toujours. Mais pas cette fois. Non parole d'honneur, c'est tout à fait désintéressé.
Ça m'amuse d'être maternelle et de penser à des potages. Moi qui hais m'occuper de ces choses.
Il me semble que je daigne descendre et que c'est très beau.
S'il m'en savait gré au moins. Seulement ces dames sont si bêtes, elles vont tout de suite s'imaginer...
Parce que j'entre dans une boutique ou parce que je suis allée à l'office voir moi-même le potage. C'est vrai que c'est assez extraordinaire pour moi, mais enfin ça me paraît tout simple ! Quant à ces dames elles s'y jettent tête baissée, je n'ai qu'à exprimer une opinion pour qu'elles l'exagèrent, je n'ai qu'à indiquer une manière d'être pour qu'elles...
Oui, quand ça ne les gêne en rien, quand ça les amuse. Car Jules les amuse !... et si elles voient qu'il m'amuse aussi il n'y aura pas d'autre dieu. Tout sera pour Jules. C'est déjà comme ça. Pourvu qu'il daigne accepter nos hommages.
Enfin...
il a été si ravi de la serviette brodée ! Rien ne m'a fait autant plaisir, a t-il dit hier, rien ne pouvait être plus aimable, j'étais loin, malade, et on a pensé à moi !
Il a traité le jury de mules !
Car enfin ils m'ont mal placée !
Oui, ils m'ont mal placé ! Près d'une porte ! A un endroit ou la toile pouvait être crevée à chaque instant. Comment ! parce que je n'envoie qu'un petit tableau !
Un petit tableau, sait-on ce que c'est que de faire un petit tableau comme celui-là ! Mais je voudrais les y voir ! Ceux qui en ont fait le savent ! et parce que ma toile n'est pas "importante" ils la placent près d'une porte ! Des gens qui savent que je suis absente, que je suis souffrante... Toutes sortes de raison pour être polis, pour être aimables, me placer respectueusement; oui des artistes et des amis l'auraient fait mais eux ce sont des mules ! Et les mules ne le feront jamais ! Ah ! je n'en ai jamais tout dit là-dessus.
C'est pour vous prouver à quel point il faut s'inquiéter de leurs jugements de mules !
Il y en a dix qui savent ce qu'ils ont et les autres !..
- Mais monsieur je ne suis pas en peine de leur médaille... seulement c'est parce que ce n'était pas juste, on en a donné à des...
Au mot de juste il a eu un sourire qui m'a appris mieux que tous les discours qu'il faut vraiment renoncer à compter sur la justice.
Quoi vraiment ? Il dit qu'on peut trouver la justice auprès de trois ou quatre hommes mais jamais auprès de quarante.
Moi-acteur je me demande : Comment, faut-il donc ne plus croire à la justice !
Et moi-spectateur répond : Comment ma famille y crois-tu donc vraiment ?
Eh bien oui, je vous jure que j'y crois, mais vois bien qu'il faudra y renoncer.
Bon ! Rosalie en portant le potage a donc vu la bonne qui lui a raconté que Mme Mackay avait envoyé hier un aspic de légumes !
- C'est une maison, a-t-elle dit, où on aime beaucoup Monsieur, comme chez vous.
Je ne suis pas jalouse, mais ça me dégoûte de la cuisine. Pouah !
Alors, je voudrais savoir ? Ils s'adorent, c'est bien. Il est malade comme un chien et part pour l'Algérie avec sa mère. La dame reste ici, donne des bals, installe son hôtel et ses écuries.
J'ai cru que c'était fini. Il revient et elle n'est pas tout le temps chez lui, du reste... La mère , Mais ils sont amis, l'aspic en fait foi. Et la bonne qui est chez les Bastien a été placée là depuis un an par les domestiques de la Mackay. Et lorsque cette vertueuse personne donne un bal la bonne de Jules va aider ses domestiques. [Rayé: Tout ça c'est]
Et lorsqu'il reste six ou sept mois à Damvillers, elle n'y va donc pas ?.. Enfin si ce n'est pas fini pourquoi n'est-elle pas davantage avec lui ? On dirait vraiment une dame qui craint de se compromettre ? Voyons... Qu'est-ce que ça veut dire ?
Je n'y comprends rien.
La Mackay ou des amis mâles peu importe... du moment ou on le gâte à ce point... Je veux bien être tout à fait gentille mais, pas pour des gens que ça n'étonnera pas. Je suis pour lui aussi bonne que d'autres. Je n'ai donc pas de raison d'être là. S'il était abandonné alors ce serait autre chose mais comme ça... Non. Ils sont donc en correspondance... ou du moins elle a été avertie tout de suite, bien, moi aussi. Mais enfin où en sont-ils ? Un homme aimé qui est si malade, il me semble... Oh ! elle y est peut-être tous les jours, qu'est-ce que j'en sais après tout ? Eh bien et la mère ? Mais si la Mackay pose à la grande dame ? Alors c'est très bien. Comment lui explique t-elle sa fortune ? Bastien ne serait-il pas scrupuleux ? Ou bien dupe comme tant d'autres ? Ou bien Mme Mackay est-elle pure et tout ce qu'on dit ne serait alors que des calomnies ?
Et elle aura hérité de quelque parent ? Tout est possible. Elle a été chez la Cartwright mais elle n'y va plus. Moi aussi j'ai été chez la Cartwright et de moi aussi on peut dire des bêtises surtout il y a six, sept ans ! Et pourtant !
Je devrais moins que personne croire ce qu'on dit ? Pourtant des hommes ont dit à maman que cette chaste Ophélie était digne d'être présidente des dames patronnesses de l'œuvre de l'hospitalité de nuit... dans le sens le plus cru du mot.
Alors ? Bien, c'est peu être passé et maintenant elle a fait fortune et ne travaille plus qu'en amateur...
Et puis ?
On se perd en conjectures.
Assez de cuisine. Assez.
Ce qu'il y a de drôle c'est que je vois des défauts à la peinture de Bastien. Je regarde ses tableaux et je pense qu'il aurait fallu ceci ou cela autrement... comme quand je regarde ce que je fais moi-même.
Il y a deux gouttes de sang sur mon mouchoir. J'écris à Potain. A quoi bon.
Est-ce que je tiens vraiment à vivre ? Ma vie ne vaut rien et rien ne m'y attache.
A Neuilly ce soir avec les Gaillard, le pope et sa fille qui a seize ans. Tant qu'il s'est agi d'aller en avant ce n'était encore rien; il y a même eu deux stations agréables. Une aux bateaux et l'autre au chemin de fer. Mais le retour ! Tout le monde est fatigué et la conversation est terriblement languissante. Moi je pense à autre chose. Et M. Gaillard s'est esquivé. Il recevra une bonne trempe de son épouse.
Quant à maman elle est comme à toutes les occasions où il faut être gai, elle est lugubre et sinistre.
Ah ! quelle misère que la vie, comme Maupassant a raison. Et lui est un homme pourtant, il a trente-trois ans, il a été amoureux et... tout ce qui s'ensuit. Il sait tout. Et il n'a trouvé que le néant !
Et moi ? l'art ? Je ne sais plus que faire. Un nouveau tableau me ranimera, en attendant je me sens comme perdue !
J'ai lu Sapho et je sais ce que c'est qu'un collage... Et puis Mme Mackay est charmante, elle a maintenant tous les prestiges puisqu'elle est riche et qu'elle pose à la femme du monde. Et le singe malade de la rue Legendre en est fou. Faut-il avoir une nature envahissante pour vouloir tout sans partage ! Qu'est-ce que ça me fiche ! Nous sommes amis, il trouve que j'ai du talent et il m'aime bien. Que faut-il de plus ? Eh bien vous voyez ! Enfin qu'est-ce que je voudrais ? Quoi ? Quoi ? Quoi ?
Qu'il soit débarrassé d'Ophélie, que j'aille le voir et le réconforter malade et qu'il finisse par m'aimer.
Voilà. C'est net et c'est vrai.
C'est comme ça qu'on doit dire les choses au lieu de tourner autour.
Maintenant si vous me demandez pourquoi je veux ça ? Eh bien parce que la vie est triste et qu'il me semble que ce serait quelque chose de bon.