Journal de Marie Bashkirtseff

Qu'est-ce que je fais depuis le 1 er mai ? Rien.
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Et pourquoi ? Ah ! misère. Je reviens de Sèvres. Ah! c'est affreux. Le paysage a tellement changé qu'on ne peut plus y toucher, ce n'est plus le printemps. Et puis mes fleurs de pommiers sont devenues jaunes (sur le tableau), j'y avais fourré de l'huile. Mais aussi je suis idiote. J'ai racommodé ça, nous verrons. Mais il faut le finir ce tableau.
Avec le Salon, les journaux, la pluie, Hayem et toutes ces bêtises j'ai perdu vingt-cinq jours. C'est insensé mais c'est fini.
Mme Zarondny de retour de Rome va passer quelques jours chez nous avant d'aller en Russie. Sa fille y est déjà.
Ma médaille se vote aujourd'hui.
Il est quatre heures. Il vient de pleuvoir à torrents.
L'année dernière j'étais sûre de l'avoir et j'étais tracassée du retard de nouvelles positives.
Cette année ce n'est pas sûr, je suis beaucoup plus calme, il y a un an je devais l'avoir mais je redoutais l'imprévu et ça me tourmentait fort. L'avoir tout en ne l'ayant pas, l'avoir pour le pastel me désespérait. A présent que je comprends combien ce pastel est beau ça me fait plaisir.
Cette année c'est oui ou non. C'est très net. Si c'est oui je le saurai ce soir vers huit heures. Je vais donc m'asseoir à la turque dans le grand fauteuil qui est sous la fenêtre et regarder par cette fenêtre accoudée au dossier du susdit fauteuil. Et ça pendant quatre heures ?
Tout ça ne pèserait pas un milligramme si j'entendais bien.
Voilà le cruel malheur. Si cruel que je ne m'en plains plus comme vous avez dû le remarquer. Il y a des choses trop horribles dont on ne peut parler même tout seul.
Il est cinq heures vingt. Ce n'est pas que je sois beaucoup plus ennuyée que lorsque je reste à ne rien faire sans rien attendre. Et puis cette huile qui a ranci mes fleurs. Quand j'ai vu ça j'en ai eu le front en eau. Espérons que ça ne se verra pas trop...
Dans deux heures je saurai.
Vous croyez peut-être que je suis très tourmentée. Non, je vous le dis, pas beaucoup plus que lorsqu'il m'arrive de passer une après-midi sans rien faire, seule, énervée.
Dans tous les cas les journaux de demain m'apprendont le résultat.
Six heures quarante. Je me suis débarrassée de la mère Zarondny qui voulait absolument me lire des vers de Coppée après m'avoir montré les peintures que sa fille a faites à Rome. Des peintures d'enfant.
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Ces dames sont en bas avec le pope.
Et moi je suis écrasée d'attente, brûlée et en eau avec un petit mal de tête.
Oh ! je ne l'aurai pas, et c'est à cause de la stupide émotion de maman que ça m'embête. Je ne veux pas qu'on force la porte de mes affaires et qu'on partage mes sentiments. J'en souffre comme d'une impudeur.
Que je sois en feu ou en eau ou en n'importe quoi, les autres doivent me fiche la paix. Et maman va s'imaginer que je souffre et ça m'exaspère.
Il fait lourd et du brouillard ! J'ai la gorge serrée jusque dans les mâchoires et les oreilles.
Sept heures trente-cinq, on m'appelle dîner. C'est fini.