Journal de Marie Bashkirtseff

Il y a juste un an c'était fait. Mais cette année le Salon ne rouvre que Mardi, ça fait qu' aujourd'hui correspond au 21 mai de l'an passé.
Aujourd'hui on a voté les premières et les secondes médailles. Demain les troisièmes.
Il fait chaud et je suis fatiguée.
"La France illustrée" demande l'autorisation de reproduire le tableau et un nommé Lecadre aussi. Je signe, je signe. Reproduisez.
Mais enfin, on donnera des médailles à des choses moins bonnes que mon tableau ! C'est évident. Oh ! je suis bien tranquille, le vrai talent se fait jour quand même, seulement c'est un retard et c'est embêtant.
Je préfère n'y pas compter.
La mention était promise pour sûr mais la médaille est problématique. S'il y avait quelque sûreté comme l'année dernière Julian l'aurait dit.
Mais ce sera injuste !! Evidemment.
Mme Mackay a un hôtel et quatre chevaux à l'écurie. C'est un nommé Spencer qui lui paye ça. Et Jules ? Elle l'a abandonné pour de l'argent. Il est peut-être malade de chagrin, ou au moins en partie. Il doit en être fou si elle l'a mis à la porte. Elle est très agréable, elle doit être bien faite. Je lui donne tentre-six ans, son fils a dix-huit ou dix-neuf ans. On dit qu'elle en a quarante. Comme j'ai pour elle de la sympathie je lui en donne que trente-six. C'est une femme très dépravée. Je la soupçonne d'avoir été trop intime avec la Cartwrigth sans compter des aventures courantes. Elle a des yeux bleus pâles. Une figure carrée, le nez arrondi, des cheveux teints, en jaune et un air entêté, très calme, très sur. The has made up her mind comme on dit en anglais.
Et puis Jules en a été, en est amoureux fou, je tâche de voir en elle ce qui peut bien lui plaire tant; je tâche de la voir comme lui pour ainsi dire pour bien comprendre comment elle lui plait. Je ne sais pas si je me fais comprendre. C'est un sentiment d'artiste qui me fait m'identifier avec les gens et les choses pour les pénétrer jusqu'au fond...
Il fait si lourd et des éclairs dans un ciel bleu foncé.
Ce Jules Bastien on ne peut pas dire que j'en sois toquée, je l'ai oublié et alors pourquoi ces battements du cœur à la vue de la Mackay ? C'est que je l'aime très peu mais en somme je n'aime personne d'avantage.
Je l'ai oublié mais il n'y a personne d'autre, c'est donc encore lui qui est l'ombre de cet amoureux que les femmes ont toujours à ce que prétend Goncourt.