Journal de Marie Bashkirtseff

La vicomtesse Pernetti a amené avec elle Mlle de Castrone fille de la marquise de Castrone connue sous le nom de Marchesi et célèbre professeur de chant, le premier en Europe. Cette jeune fille très délurée demande à voir mon atelier et nous y allons ainsi que le turc Missak qui est musicien, sculpteur, aimable comme tous les diplomates que j'ai connus, la jeune fille chante très bien, ce qui m'amène... ne faites pas attention je suis abrutie, nous allons aux Italiens ce soir, les hommes sont: Alexis, Saint-Amand, le petit Sautereau, Julian, Moraes. On donne "Lucie" et Gayarre chante... Cette musique est divine et ne vieillira jamais car elle n'a aucun cachet de mode, aucune tendance sauf celle d'exprimer des sentiments tels que l'amour, la haine, la douleur. Or ce sont des sentiments éternels et en somme il n'y a encore que ça. Mélodrame, direz-vous je m'en fiche, pourvu que je sois émue. Et je suis émue lorsqu'Edouard paraît au haut des marches.
Quant au moment où ayant déchiré le contrat il éclate en imprécations, c'est affolant. Quelques petits gommeux disent que Gayarre chante du nez et crie. Tas de crétins. Il est vrai que cet homme a une voix miraculeuse et qu'on ne pense ni à la science ni aux méthodes en l'écoutant; il chante comme un chanteur des cours qui aurait un cœur d'artiste. Il nuance et exprime et joue en chantant. Et dans le sextuor lorsqu'il dit: si ingrata, t'amo, t'amo ancora, c'est absolument admirable. Et on l'entend seul malgré les cris des autres.
Un acteur parfait ne le dirait pas ainsi car chez Gayarre c'est vrai, c'est naturel, humain et commun par conséquent à tous les peuples et à toutes le classes.
Dans l'impression des sentiments absolument sincères, il n'y a que la nature humaine, habitudes, éducation, tout disparaît et dans ces moments-là... Shakespeare l'a compris et Shakespeare est grand parce qu'il n'est ni Anglais, ni aristocrate, ni plébéien et d'aucune époque. Mais éternellement vrai comme la haine, la douleur, l'amour... et le désir d'être placé sur la cimaise au Salon.
Car enfin j'ai le n° 3 comme l'année dernière. C'est raide.
Il paraît que j'ai eu tant de voix pour le n° 2 qu'on a cru que je l'avais mais vérification faite. C'est un coup considérable et de ce coup s'écroulent toutes les espérances.
D'autant plus que j'étais mal soutenue, il y avait Boulanger, Tony, Lefèbvre... C'est donc que mon tableau est mauvais... Alors comment se fait-il que des choses inférieures notoirement aient eu des n° 2 ? On se perd en conjectures et je voudrais croire à l'injustice...
Par moments je crois qu'on a été très injuste et alors c'est un dégoût affreux et j'ai horreur de faire des démarches pour obtenir ce qui m'est dû. Et puis je crois à mon infériorité et alors j'ai honte de demander des faveurs...
Puisque mon tableau ne s'impose pas...
Ces sentiments très dignes se traduisent par des lettres à tout le monde, Gervex, Carolus, etc. etc.
Enfin c'est affreux !