Le tableau est ébauché. L'architecte écrit pour demander s'il peut dîner ce soir et ajoute "Je sais la sympathie que vous avez pour moi et pour mon frère aussi et j'irai causer avec vous de ce qui me tient tant à cœur."
Vu ces mots d'amitié et la maladie vraiment grave de Jules maman et même Rosalie m'ont bien recommandé de ne me permettre aucune blague... Ce serait cruel et de mauvais goût... Enfin il avait dans la poche une lettre que ce Jules de malheur écrit à son ami Chariot i.e. le graveur Baude. Il nous la donne sur ma prière.
Huit pages d'une sale petite écriture éraillée et des ratures, comme mon illustre correspondant.
Cette lettre est tout bonnement charmante, il y parle de ce que dit "maman",... des arabes... il est sorti avec "maman", puis des impressions fraîches et des choses charmantes et de cœur et pas d'un homme ordinaire... Enfin cette lettre qui me fait pénétrer dans l'intimité de cet homme que je ne connais presque pas, me fait une certaine impression et je me mets à ricaner, à citer des passages en les ridiculisant et puis par dire que "cet être n'est même pas malade !" Jugez de l'effet. Et comme chacun se récriait l'architecte dit qu'il ne peut pas supporter ça, que c'est comme si on riait de Dieu devant un prêtre etc. etc. etc. Que s'il n'était pas malade, il n'aurait rien dit, mais qu'il est presque condamné, qu'il peut mourir et que je choisis ce moment pour etc. etc. etc.
Enfin comme j'avais tort, j'ai d'abord fait la plaisanterie douteuse de lui demander à voir toutes les lettres de Jules... et ça pendant une heure. Et comme je le voyais partir sous une impression mauvaise je l'ai accusé de me méconnaître, de m'insulter, d'interprêter d'une façon odieuse des choses innocentes et de me prêter des sentiments exécrables. Et je finis par le sommer de me demander pardon. Nous en discutons de douze à deux heures moins dix minutes dans l'antichambre.
Il prétend qu'il n'est pas coupable, nous toutes l'assurons que si et qu'en plus il faut les lettres comme preuve d'amitié. Du moment que c'est comme preuve d'amitié et qu'il en a pour moi j'aurai la lettre mais quand à me demander pardon voici le texte : si sans le savoir je vous ai offensée je vous demande pardon."
Demain j'aurai sa lettre.
Certainement mes façons de parler de ce Jules sont étranges car je le crible de pointes mais... c'est que je suis vexée de n'être rien pour lui, or je ne peux pas avouer ça. Je suis jalouse de toutes ses amitiés, et à quel titre puis-je avouer de telles prétentions ? L'architecte prend ça comme des blagues d'atelier d'un goût douteux et j'aime mieux qu'il croit ça. Je veux chaque fois faire de la dignité et ne m'en point occuper mais alors je passe la mesure et dis des choses dures. En somme ce n'est pas raisonnable de tirailler comme ça cet architecte: "dites-lui que je le méprise" ou "embrassez-le de ma part." Il n'ira pas le répéter à cet homme malade et qui me connaît peu et n'a pas la moindre idée du ton que je prends pour en parler...
Enfin tout cela reste à l'état d'incohérence assez bête.
Il me dit ce frère de Lui que plus de trente personnes lui ont parlé de mon paysage de l'Union des femmes. Duez lui en a parlé. Enfin dit-il, c'est vous qui teniez la corde positivement, un vrai succès.
Ça c'est ravissant. Aussi j'ai bien fait de l'envoyer au Salon ce paysage...
Jeudi 27 mars 1 884 Je ne fais rien aujourd'hui ayant lu hier jusqu'à trois heures après le départ de l'architecte, cette représentation m'a fatiguée, en somme je me moque de ce Jules.
Très préoccupée de mes travaux, pourquoi n'ai-je pas encore donné en peinture l'équivalent du pastel fait il y a près de deux ans ! Nom d'un chien.