M. Franceschi est venu ce matin, Jules Franceschi le sculpteur, bien entendu, il a traité mes essais de modelage avec un juste dédain mais m'a fait de grands compliments sur ma peinture. Il dit que c'est une médaille pour sûr et qu'il parle de mon tableau à son ami intime Wolff.
A deux heures visite de Boulanger qui a dit la même chose que Franceschi, sauf les mots médaille et Wolff.
La maréchale arrive nous prendre Claire et moi et nous allons chez Lefèvre et chez Tony. Franceschi et Boulanger sont deux viei[les]-écoles aussi dois-je être enchantée de leur approbation, tous les deux ont dit: je déteste ce genre, mais dans ce genre, c'est très bien.
Ils ont aussi fait des critiques qui m'ont flattée car elles prouvent que c'est sérieux.
Quant à Lefèvre je dois avouer que je ne rendais pas assez justice à son talent, j'ai vu chez lui des choses d'une forme idéale. L'exactitude, la fermeté, la grâce sont poussées jusqu'au bout. J'aime mieux cette forme que celle de M. Ingres, il y a dans Lefèvre des délicatesses de lignes qui littéralement enchantent l'œil. Et rien de flottant, d'indécis, une précision implacable et ravissante, personne ne fait le nu comme lui... Ce n'est pas d'une belle peinture grasse d'accord, mais il y a des raffinements et des délicatesses esquises en même temps qu'une grande puissance.
C'est un maître. Ses portraits sont admirables, quoique manquant d'éclat et peut-être d'au delà.
Mais la forme est si juste que cela fait oublier tout ou presque. [Rayé: Et dire] Voilà qui aurait fait mon portrait ! Et dire que je m'attendais à trouver dans Tony, ce fidèle interprête de ma personne...
Tony c'est la science... A peu près, c'est une maquette enfin.
Lefèvre n'a pas du tout le physique de son talent, il a l'air d'un gros coiffeur, il a une charmante femme et de jolis enfants et il dessine aussi bien que Bastien-Lepage.
Au commencement il n'avait pas bien compris que c'était moi, il ne m'a pas reconnue et m'a demandé de mes nouvelles me prenant pour ma cousine probablement, cette erreur a duré une demie-heure [Mots noircis: et après, il est devenu] très aimable et m'a remerciée de l'honneur que je lui faisais en venant chez lui, ajoutant qu'il est particulièremen heureux de me voir etc. etc.
Il viendra voir mon atelier dimanche prochain.
Voilà des gens qui sont de l'atelier Julian et que ce gros Juif n'a jamais songé à m'envoyer. Ces Canrobert sont des anges.
— Comment c'est vous Mlle ! C'est vous ? — - Mai oui, Monsieur; — - Oh ! mais alors permettez-moi de vous dire que je suis particulièrement heureux etc. Ça a été un changement de figure ! Et quand je serai célèbre ces choses-là seront bien plus accentuées...
Ce soir à dîner quelques personnes seulement, les tout à fait intimes. Les Gavini, Géry, Saint Amand, Julian, Villevieillle, Tchernitsky qui arrive par hasard.
Je me mets en blanc à cause du nouvel an et suis très gentille. Vers onze heures sont arrivées la maréchale et Claire, elles étaient au contrat de Mlle de Saint-Martin.
Et voilà tout, à minuit on prend du champagne et on se fait des souhaits.
Il paraît qu'il faut que la première personne qu'on voit après minuit soit un homme brun, j'ai fermé les yeux à minuit et à minuit et quelques secondes, Julian me disait de les ouvrir, il tenait la montre, et c'est un homme et il est brun.
Enfin j'entre dans l'année d'une façon passable et même bonne, je n'ai entendu que des encouragements artistiques et ce soir en somme il n'y a que des amis et même chic... Je m'exprime comme une cuisinière... A propos de cuisinière ce pauvre architecte était invité ce soir et il m'a écrit une lettre tellement bête ! Il a voulu répondre à mes plaisanteries par des plaisanteries aussi... Mais c'est d'un lourd, on dirait d'un Prussien.
Et son frère est comme ça ? Aussi ? C'est probable. Ah ! mes enfants si je pouvais avoir du talent, avant-hier [Mots noircis: je n'ai pas pu m'endormir] jusqu'à très tard car je riais toute seule dans mon lit en composant les inqualifiables couplets que voici : Air très connu à Montmartre. Il n'était pas joli du tout aussi n'plaisait-il pas beaucoup Bien qu'il eut des pinceaux en martre à Montmartre. Il avait l'air d'un petit astèque Et son frère était architèque Tous deux aimaient la nommée Baskirtseff à Montmartre. Il avait peint deux amoureux Et ça n'était rien de fameux La toile étant partout très verte à Montmartre. D'puis qu'il l'avait payé en fleurs L'marchand lui r'fusait des couleurs Il en aurait commis des meurtres à Montmartre. Mais quand il eu vu mes tableaux Il les trouva si beaux, si beaux Qu'il en resta la bouche ouverte à Montmartre. Se voyant si vite enfoncé Il se trouva embarassé Et alla pleurer sous un tertre à Montmartre. Alors et ce fut là l'bouquet Il se soûlât chez l'mastroquet S'faisant payer des absinthes vertes à Montmartre. Enfin lâché par Albert Wolff Il se cacha sous l'nom d'Adolphe Toute la journée n'faisant que geindre rue Legeindre. Lorsqu'il mourut comme un vieux rat Il n'y eut qu'son frère qui le pleura Car Emile est une âme tendre rue Lengendre. signé: Manet
Je n'ai jamais aimé des vers que comme ça.
Je vais dormir avec la douce et fortifiante conviction que je me fiche de ce petit paysan de peintre oh! mais à un point tel qu'il ne peut [Rayé: peu moins que] de m'adorer maintenant que je le méprise pour de bon.