Journal de Marie Bashkirtseff

Samedi 1er décembre 1883 Est-ce que je ne fais pas un métier de dupe ? Qui me rendra mes plus belles années dépensées... peut-être en vain ! Mais il y a une bonne réponse à ces doutes du moi-vulgaire, c'est que j'avais rien de mieux à faire vraiment, partout ailleurs et vivant comme les autres, j'aurais eu trop à souffrir... Et puis je n'aurais pas atteint ce développement moral qui me rend d'une supériorité bien gênante... Pour moi, Stendhal au moins avait connu un ou deux être capables de le comprendre, tandis que moi, c'est effrayant; tout le monde est plat et ceux que je prenais pour des gens d'esprit me paraissent stupides, est-ce que je serais devenue ce qu'on appelle un être incompris ? Non, mais enfin... Il me semble pourtant que j'ai bien raison d'être étonnée et mécontente quand on pense de moi des choses dont je suis incapable et qui atteindraient ma dignité, ma délicatesse, mon élégance même... Enfin lorsque Julian par exemple... on vient lui dire que le jour du vote des récompenses ftuin dernier) il y avait dans la foule qui attendait là, une jeune fille blonde très agitée ne tenant pas en place, les cheveux au vent. Et qu'il suppose que c'était moi II! J'en appelle à n'importe qui ! Voyons ! Mais il me semble que c'est une chose tout à fait folle de croire que je n'aurai pas honte d'aller attendre là le résultat, me montrer... Mais ça ne se réfute pas ! Eh bien qu'est-ce que ça prouve ? Ça prouve que Julian qui a pourtant de la finesse me juge d'après [Mots noircis: les femmes communes] de son atelier, les Durand, les Balandard, et même chez celles-là surtout quand elles sont artistes... Si même on allait attendre le vote à la porte du Salon ou dans une salle, car je ne sais où c'est, on aurait la pudeur de se tenir tranquille... Il me semble que si même j'étais une Amélie ou une Durand ignorante de la tenue et du chic, je n'y serais pas allée par... un sentiment bien naturel enfin ! Eh bien ça prouve que Julian n'est pas un homme d'esprit... bien qu'il en ait tout de même. Mais ça ne prouve pas que je sois incomprise. Tenez Emile Bastien-Lepage, me juge peut-être juste (sans arrière-pensée et sans admiration) et puis qui encore ? Tony Robert Fleury aussi. Quant aux gens du monde... je suis correcte. Revenons aux gens intelligents... Mais je n'en connais pas. Quels sont ceux que je vois souvent ? Mais Julian, Tony, un Bastien, les autres me voient trop peu et puis... Décidément ce Julian ne me voit pas bien et pourtant il n'est pas bête... Ça tient peut-être à ce qu'il est habitué à un monde bohème et qu'il m'a connue dans son atelier avec des allures d'enfant qui se croit tout permis et qui était... Mais tout ça est passé. Et voilà encore de l'encre. Les Canrobert me jugent bien et qui encore ? Alice ? mais ça ne compte pas. Bojidar non plus, il est bête, menteur et mauvais. Allons, je ne suis pas une incomprise, C'en serais désolée) seulement je ne connais personne... Voyez-vous quelqu'un qui me comprendrait tout à fait, devant qui je pourrais tout dire... qui comprendrait tout et dans les discours de qui je reconnaîtrais mes pensées... Eh bien ma petite ce serait de l'amour... Peut-être bien, mais sans aller si loin, des gens qui vous jugeraient seulement d'une façon intelligente et avec qui on pourrait causer, ce serait déjà bien agréable... et j'en connais pas... Le seul était Julian et voilà que je le trouve de plus en plus obtus... Il est agaçant même quand il commence ces interminables taquineries qui frappent à côté, surtout dans les questions d'art, il ne comprend pas que je vois clair et que je veux arriver; il me croit entichée de moi... Enfin... Mais en somme il est encore mon confident par intervalles . Pour ce qui est d'une parité absolue de sentiments ça n'existe pas à moins d'être amoureux alors c'est l'amour qui fait des miracles. Pourtant est-ce que ce n'est pas au contraire cette parité absolue qui fait naître l'Amour ? L'âme-sœur. Moi je crois que cette image dont on a abusé est bien juste. Eh bien ou est-elle cette âme ? Quelqu'un dont on ne verrait pas le bout de l'oreille. [Mots noircis: Je ne l'ai pas encore] aperçue chez Jules Bastien-Lepage, mais si je le vois cinq ou six fois... je découvrirai bien... Il faudrait que pas un mot, pas un regard ne fussent en désaccord avec l'idée que je m'en fais... Ce n'est pas que je demande la perfection introuvable et un être qui n'aurait rien d'humain, mais je demande que ses travers me paraissent des travers intéressants et ne le démolissent pas à mes yeux. Conforme au rêve, non pas le rêve banal des divinités impossibles, mais enfin que tout en lui me plaise... Et que je ne découvre pas tout à coup quelque coin stupide ou plat ou insuffisant ou niais, ou mesquin, ou faux, ou intéressé; rien qu'une de ces tâches et même toute petite suffit pour tout détruire.