Dimanche 2 décembre 1883 Mme Berteaux est venue jeudi et cet après-midi je vais à ('Assemblée des femmes peintres et scultpeurs, il s'agit de notre prochaine exposition. Et puis chez les Gavini. Le soir, Tchoumakoff et les Karageorgevitch. Je lis "L'amour" de Stendhal, il y a là des choses si vraies que c'est effrayant. Le chapitre de l'engouement est peut-être ce qui définit bien mes impressions . Il parle là "d'âmes trop ardentes, ni ardentes par excès, amoureuses à crédit, si l'on peut ainsi dire, se jettent aux objets au lieu de les attendre. Avant que la sensation qui est la conséquence de la nature des objets, arrive jusqu'à elles, elles les couvrent de loin et avant de les voir de ce charme imaginaire dont elles trouvent en elles-mêmes une source inépuisable. Puis s'en approchant elles voient ces choses, non telles qu'elles sont mais telles qu'elles les ont faites, et jouissant d'elles-mêmes sous l'apparence de tel objet, elle croient jouir de cet objet. Mais un beau jour on se lasse de faire tous les frais, on découvre que l'objet adoré ne renvoie pas la balle; l'engouement tombe, et l'échec qu'éprouve l'amour-propre rend injuste envers l'objet trop apprécié." Que voulez-vous... En somme mon cœur est absolument vide, vide, vide. Mais il me faut des rêveries pour m'amuser... Pourtant j'ai éprouvé presque toutes [Mots noircis: ces choses dont parle] Stendhal à propos de l'Amour vrai qu'il nomme amour-passion... Toutes ces mille folies de l'imagination, tous les enfantillages dont il parle. Ainsi il m'est arrivé de voir avec bonheur des gens assommants parce qu'ils avaient ce jour-là approché de l'Objet; [Rayé: et l'autre jour] j'aime Makay parce qu'elle est toujours avec ce peintre, et j'aime Cartwright parce qu'elle le connaît et pourtant lui je ne l'aime pas d'amour. Lorsqu'on parlait départ, mariage et que j'étais [Mots noircis: dans une espèce de cachot] malfaisant; tout est fini (quoi ?) il n'y a plus rien ! Quel vide ! Tout à coup je me rappelle que j'ai la plume avec laquelle il a dessiné et des dessins. Et ça a été un grand soulagement. Encore un peu je regardais Makay avec triomphe. C'est enfantin. C'est tout à fait comme lorsqu'on aime. Et pourtant... Je sens que ce n'est pas encore ça. Du reste je crois qu'un être, femme ou homme, travaillant toujours et préoccupé d'idées de gloire n'aime pas comme ceux qui n'ont que ça à faire. Sans doute, Balzac et Jules (pas César), l'ont dit; la somme d'énergie est une, si on la dépense tout à droite il n'en reste plus pour à gauche, ou bien les efforts sont moindres étant 2 au lieu de 1. Lorsque vous envoyez cinq cent mille hommes sur le Rhin ils ne peuvent en même temps être devant Paris. Il est donc probable que mes sentiments... tendres glissent sur moi en raison de cette théorie. Si vous vous dépensez en paroles, en plaisanteries, en enthousiasmes pour Jules et René, dit le judicieux architecte, vous ferez du tort à votre art. Ô grand architecte, adepte du premier des arts et frère de Jules, tu as raison. Aussi je vous présente Jules, Anatole ou Oreste comme des hors d'œuvres et ils ne m'occupent que dans mes loisirs... C'est ainsi que ça doit être chez les gens occupés. On dit que Michel-Ange n'aime jamais. Eh bien je comprends ça, et si j'avais quelque succès vraiment encourageant je serais capable de n'aimer que mes arts. Et le soir de huit à neuf... quelqu'un de sentimental et qui m'aimerait bien... Ça ne nuirait à rien et puis je n'ai pas l'intention de chasser les Anglais bien que je les déteste.