Ce bon, ce brave, cet excellent Tony vient voir mon tableau. Bon, brave, excellent ! Cela vous fait prévoir qu'il ne m'a pas éreintée. Ses premiers mots ont été: c'est d'un très bon aspect.
Enfin voici ce qu'il dit du tableau, il est bien, très bien, il y a des morceaux excessivement bien Qe cite les mots mêmes) des morceaux comme je n'en ferai peut-être jamais mieux. Le gavroche de droite et celui du premier plan qui tourne le dos sont tout à fait bien. Mais le fond a besoin d'être éclairci à droite et cela fera gagner énormément parait-il mes figures que je [ne] dois plus toucher, sauf deux yeux à faire un peu moins noirs... C'est un travail de deux heures.
Je devrais être folle de joie. Mais je ne le suis pas parce que je ne partage pas l'opinion de mon excellent maître, je puis faire mieux... Ce que j'ai fait n'est donc pas bien, pas assez. Je vois mieux, je devrais faire comme je vois. Il est trop indulgent.
Que dira le public. Est-ce une chose qui sera remarquée ? Comment savoir ? Il trouve que c'est bien, ne l'envoyez pas à Nice, gardez-le pour Paris.
Il dit que c'est bien. Les biens sont relatifs, et d'un bien relatif, je n'en veux pas. C'est bien pour l'atelier, pour moi, mais pour tout le monde. Est-ce fort ? Il trouve le petit bonhomme de dos parfaitement dessiné, on sent dit-il, ses petites jambes à travers le pantalon, il est campé et tout !
Il croit peut-être que j'ai pensé aux malices anatomiques.
J'ai copié sans songer à rien, du reste il me semble que le talent est inconscient...
Voici ce que j'écris à l'instant à Tony.
Cher Maître, Je devrais être trop heureuse de ce que vous avez dit du tableau et me voilà presque mécontente. Mais de grâce ne prenez pas ce que je vais vous dire pour de la pose à la modestie. Je suis absolument sincère et je vous écris pour que vous sachiez bien que je mérite une franchise absolue, que je me juge sainement et que je puis entendre des vérités cruelles parce que j'ai la conviction qu'un jour je pourrai en entendre d'agréables. Du reste votre délicatesse de vrai grand artiste (attrape) vous fera comprendre mes scrupules lorsque je me trouve en face de ma propre considération. Dois-je m'estimer davantage ? Oui, si votre jugement est strictement juste. Vous avez dit bien et pour certaines parties très bien. Voilà des mots fort gros. Bien par rapport à qui ? Bien par rapport à quoi ? Bien [Mots noircis: par rapport] à quelle circonstance ? Je ne veux pas, je ne veux pas, je ne veux pas d'un bien relatif. Ça ne signifie rien. Si vous voyez ce tableau au Salon comme l'œuvre d'un jeune inconnu, diriez-vous seulement que c'est bien ? Voilà de quel bien je m'inquiète et encore vous diriez bien que je ne serais pas de votre avis, je voudrais tellement que ce soit mieux ! Enfin pour ce tableau vous ne vous retrancherez peut-être pas mais à l'avenir jugez-moi de telle façon que je puisse... Ne soyez pas bienveillant, je le demande à votre amitié pour votre très orgueilleuse élève. Marie ... Ne m'écrivez pas, ce serait un certificat, mais nous causerons lundi.
Et puis j'ai lu un roman de notre illustre Tourguenieff tout d'une traite et en français pour me rendre compte de l'impression des étrangers.
C'était un grand écrivain, un esprit très subtil et un analyste très fin, un poète, un Bastien-Lepage.
Ses passages sont aussi beaux et il décrit les moindres sentiments comme les peint Bastien-Lepage.
Quel sublime artiste. Ceux qui ne le comprennent pas sont des fous, des fous, des fous.
Millet ! Eh bien il est aussi poétique que Millet, je dis cette phrase inepte pour les imbéciles qui ne comprendraient pas autrement. Tout ce qui est grand, beau, poétique, subtil, vrai, en musique, en littérature, en tout, me ramène à ce peintre merveilleux, à ce grand psychologue à cet admirable poète. Il prend des sujets considérés comme vulgaires par les gens du monde... et il en extrait la poésie la plus pénétrante.
Quoi de plus ordinaire qu'une petite fille qui garde une vache ou une femme qui travaille aux champs. Ça a-t-il été fait !
Mais personne ne l'a fait comme lui. Il a bien raison oui, trois cent pages en une toile !
Mais nous sommes peut-être quinze qui le comprenons.
Tourguenieff a aussi peint le paysan, le pauvre paysan russe et avec quelle vérité, quelle naïveté, quelle sincérité. Et c'est attendrissant et c'est poétique et c'est grand.
Malheureusement à l'étranger cela ne peut être compris et ce sont ses études de la société qui le font surtout connaître.
Et cet artiste admirable est dévoré par une Mackay.
Que dira Tony ? Mon tableau est bien ? J'en remercierais Dieu. Cette bénédiction m'a porté bonheur. Tony me dirait que c'est très bien et d'autres aussi que cela ne me rendrait pas plus heureuse, puisque je ne trouve pas que c'est mon maximum... Peut-on le trouver jamais ? Je voudrais tout recommencer... Et encore ! Je ne vois que Bastien. Ça lui sera toujours inférieur..! Donc-