Journal de Marie Bashkirtseff

Nous allons passer la journée chez les Canrobert.
Ma tante, Dina, moi, le maréchal, la maréchale, Claire, Louis qui a onze ans et le frère de dix-sept ans qui est en vacances. Ils sont tous ravissants mais vers six heures je suis bien aise de rentrer causer et rire, fatigue, quand on n'est pas affranchi de toute contrainte...
Aujourd'hui aux Tuileries, il y a la grande fête au profit des victimes du tremblement de terre d'ischia. Comme pour ces fêtes de charité il se vend un journal peint avec des croquis d'artistes célèbres et des lignes de grands écrivains. Dumas entre autres y consacre une colonne au trouble qu'un tel événement doit porter dans l'âme de ceux qui croient à un Dieu chrétien et catholique.
Passe pour Sodome et Gomorrhe. Passe encore pour Herculanum et Pompeï car là Dieu punissait ceux qui envoyaient ses apôtres au martyre, et affirmait sa puissance, se faisait connaître enfin. Mais ici. Où sont les crimes atroces et [inommables] d'ischia ? Et quel besoin ce Dieu incontesté avait-il d'affirmer sa puissance ?
En définitif Dumas croit qu'il vaut mieux ne pas se dépenser en paroles, se serrer les coudes et ne compter que sur soi.
Il a bien raison, car enfin si nos impiétés étaient cause de cet acte de colère, si l'athéisme qu'on professe avait besoin d'être réprimandé il fallait frapper un foyer d'athéisme, un grand centre de façon à démontrer que cet épouvantable miracle se fait pour cela. Mais frapper cette pauvre île catholique, cléricale et paysanne et par l'office d'un volcan encore qui seul s'explique scientifiquement. Ce ne peut donc être une démonstration de quoique ce soit et si s'en est une, elle échappe absolument à tous ceux à qui elle a été destinée, elle n'a donc aucune utilité. Tout le monde est stupéfié de cette abominable injustice et personne n'y voit une leçon. Je le dis à la pieuse Dina (faute de meilleur public) et elle me répond que c'est un avertissement quelconque et que Dieu n'avait pas besoin de choisir puisqu'à l'heure qu'il est Sodome et Gomorrhe sont un peu partout ! Alors je demande un Déluge ou si non ! Mon Dieu je ne vous comprends plus.
Il vous exaspère, vous désespère, vous affole, vous amène à douter et quand vous avez douté il vous en punit. Je le renie devant Dina et je me soumets intérieurement... C'est lâche mais on a tout à craindre d'un Inconnu tout puissant et Injuste. J'aurai beau le renier je n'en irai pas moins le prier à genoux car il me fait peur. Dans ces conditions je n'ai rien à en attendre...
Il m'a abreuvé de misères toujours... et depuis trois ans je suis à moitié morte. Et qu'ai-je fait d'exécrable ?
Et mes pauvres diables de parents ? Des stupidités tout au plus.
Maintenant je suis glacée de terreur car II a encore bien des choses à m'enlever s'il veut. Il peut me rendre aveugle, pauvre et m'envoyer une maladie qui défigure.
Alors on pourra dire que c'est... Et encore non, puisque je me retourne vers Lui tout de même, malgré ce que j'ai de réflexion et de bon sens.
Il peut aussi me faire des misères pour le prochain Salon. Par les Canrobert, on tient tout le Jury. La princesse Mathilde reçoit tous les grands et on sera heureux de lui être agréable.
Enfin c'est bien le diable si je suis malheureuse de ce côté, car je serai entourée de protections très puissantes. Il faut cela pour les récompenses du Jury. Cela ne donnera pas un succès vrai si je ne le mérite pas, mais cela peut donner une médaille.
Et pour les médailles on ne les a que par protections hélas.
Même si le talent est réel, il faut qu'il soit aidé.
[Deux demi pages arrachées)]
Et sans talent on arrive a des récompenses par protection, ce n'est ni efficace, ni agréable.
Mais enfin ça se voit tous les jours. Dieu merci, il y a en moi assez d'étoffe pour qu'un peu de... secours ne soit qu'un moyen pour me mettre à ma place.
Et Raphaël est-ce qu'il n'a pas été protégé des dix ans par son oncle le Bramante. Et Michel-Ange... et tous ? Ils ont été tiré du néant par des duchesses et des papes qui avaient assez de finesse pour distinguer les talents.
Et maintenant chaque élève qui promet est sous l'aile de son professeur. Et Jules ? Jules... Pour commencer le professeur ou le protecteur doit soutenir un peu, si on ne vaut rien on sombre ensuite. Car la protection n'est vraiment utile qu'au commencement. Alors si on la mérite, on est soutenu par un Wolff qui vous présente au public et ensuite c'est à faire à l'artiste de se soutenir... Sans négliger toutefois les Wolff car sans publicité on vous oublié et avec l'oubli les marchands s'éclipsent. Restent les vrais amateurs, ils sont peu et bien aise d'acheter pour rien.
Et si la ligne est sinistre j'ai toutes les émotions d'un vrai chagrin.
La Grande, Grande, Grande question c'est de savoir: serai-je Wolffisée [sic] l'année prochaine. Et l'idée que je puis ne pas l'être me plonge dans une inquiétude mortelle.
Puis les questions secondaires: Jules sera t-il amoureux de moi ? Hier le livre disait oui, ce soir non. Du reste Jules est effacé.
C'est drôle comme c'est passé vite, j'avais peur de cette impression pourtant.
Du reste à quoi bon ?
Si ça avait persisté j'aurais épousé Saint-Amand. Nous avons rencontré ce matin Emile, et j'ai pris un air sévère.