Journal de Marie Bashkirtseff

Bojidar retour d'Aix via Havre. Il a l'air mélancolique, c'est l'amour pour Sarah qui l'aura repris.
Julian m'écrit, il me croit refusée, le sot.
Lisez-la sa lettre. Je réponds longuement et comme j'ai une grosse écriture ça fait plus de huit pages.
Tattegrain, Rochegrosse... Rochegrosse a vingt-quatre, il y a dix ans qu'il traîne à l'Ecole ou à l'atelier...
Mais ce ne seront jamais que des paroles ou des lettres... Du reste je tousse tant que... Non, je ne mourrai que vers quarante ans comme Mlle Collignon.
Vers trente-cinq ans je serai bien malade et à trente-six ou trente-sept ans en un hiver au lit tout sera dit. Et mon testament. Il se bornera à une statue et une peinture de Saint-Marceaux et de Jules. Dans une chapelle à Paris, entourée de fleurs, dans un endroit apparent, et à chaque anniversaire on y chantera des messes de Verdi et de Pergolèse et d'autres musiques à chaque anniversaire et à perpétuité, par les plus célèbres chanteurs.
En outre je fonderai un prix pour des artistes hommes ou femmes. Trois mille francs pendant trois ans.
Au lieu de s'occuper de ça... Je veux vivre. Mais je n'ai aucun génie et il vaut encore mieux mourir.
Ah ! Mon Dieu pourquoi ne me rendez-vous pas heureuse, personne ne serait plus reconnaissant et plus heureux... Je vous aimerais tant...
Dina me dit qu'elle aussi Jules la met mal à son aise: "quand je te vois à l'envers je ne sais moi-même où me mettre, si La tête se trouble que devient le reste car nous le prenons pour Dieu et ne savons que faire."
C'est peut-être vrai. Mais encore. Et cet architecte qui pose devant lui pour être victime ici. Il est allé, la dernière fois jusqu'à m'enlever de terre en me prenant sous les coudes, à l'atelier. Et ça m'a vexée. Et Jules qui vient comme vous le savez rarement nous fait l'honneur de prendre toutes ses aises comme chez des amis et malgré cela tout le monde est gêné. Et l'architecte pour rompre la glace fait le personnage qui ne se gêne pas... Après dîner nous étions montés à l'atelier (il s'agit toujours de l'autre jour, mais je vis comme en province où les événements sont si rares qu'ils durent longtemps) Jules s'est étendu sur le divan, Emile sur l'autre, Dina sur un fauteuil et moi par terre, alors l'ignoble architecte est venu poser son pied sur mon dos comme dans les mélodrames et m'a enlevée de terre de sorte que mes mules sont restées sur le tapis. Je suis mécontente après coup... Mais il n'y a pas de quoi... Si... Non.
Enfin si. Seulement... Ça me revient à l'esprit maintenant comme toujours. Du reste je lui ai dit sur l'instant: vous savez que je serai très fâchée dans quelques jours car je n'explique cette singularité.
Et Jules... Et Jules... Je ne pense plus ni à lui ni à la Triennale...
Je pense que je suis jeune et qu'il faudrait vivre.