Journal de Marie Bashkirtseff

Nous allons voir passer le cortege des fenetre de M. Marinovitch, ministre de Serbie et beau-frere de la princesse, rue de Rivoli 240. Il serait difficile d'etre beaucoup mieux. Mais il y a eu une sorte de quiproquo qui m'a fait craindre de n'avoir que les fenetres de cote. Voir le cortege comme a travers l'entrebaillement d'une porte, toute la majeste de la perspective perdue, j'allais pleurer de rage.
Puis tout s'arrange et a dix heures lorsque le canon annonce la levee du corps nous sommes a nos fenetres.
Le char precede magnifiquement de clairons, de militaires a cheval, d'une marche funebre et de trois enormes tombereaux surcharges de couronnes cause une surprise que je nommerai volontiers deception. Mot dur mais juste pour les deux Bastien-Lepage qui l'ont construit. A travers les larmes arrachees par le spectacle grandiose j'ai reconnu les deux freres marchant tout pres de leur oeuvre, l'architecte tenant presque un cordon du poele, et auquel son frere a genereusement accorde la preseance n'ayant pas besoin de cela pour etre celebre. Le char est bas comme ecrase de douleur, un drap de velours noir jete en travers, quelques couronnes au hasard, un crepe, le cercueil enveloppe du drapeau.
Je lui voudrais plus de majeste habituee peut-etre aux pompes de l'eglise... Enfin ils ont voulu avec raison s'affranchir du corbillard classique et imiter une sorte de char antique qui fait songer au corps de Hector ramene a Troie.
Apres le passage des trois camions de fleurs et de plusieurs gigantesques couronnes, a pied, on pouvait croire que c'etait assez, mais ces trois camions s'oublient presque dans la suite car jamais au dire de tout le monde on n'a vu un tel defile de fleurs, de drapeaux en deuil et de couronnes. Moi j'avoue sans honte etre completement empoignee par cette magnificence.
On est emu, enerve, excede, il n'y a plus de mots pour dire toujours la meme chose: comment encore ! Oui encore, encore et toujours, des couronnes de toutes les tailles, de toutes les couleurs, gigantesques, fabuleuses, comme on n'en a jamais vues sur des brancards, [Raye: avec] des bannieres et des rubans avec des inscriptions patriotiques, des franges d'or qui brillent a travers le crepe. Des avalanches de fleurs, de perles, de franges, des parterres de roses se balancant au soleil, des montagnes de violettes et d'immortelles et encore un orpheon dont la marche funebre jouee trop vite meurt en s'eloigant en notes tristes, puis le bruit des pas sur le sable de la rue que je voudrais comparer au bruit d'une pluie de larmes si... Mais ce cortege splendide et eclaire par un soleil de printemps qui dissipe le brouillard n'a pas un caractere desole... Et les delegations portant des couronnes passent toujours, les comites, les associations, Paris, la France, l'Europe, les industries, les arts, les ecoles, la fleur de la civilisation et de l'intelligence. Et encore des tambours voiles de crepe et le son admirable du clairon apres de formidables silences.
Les sauveteurs sont acclames ainsi que les etudiants qui saluaient comme pour dire: il y en a peut-etre un autre parmi nous. Puis encore une marche funebre et encore des couronnes. Les plus belles sont saluees par des murmures d'admiration. L'Algerie est acclamee, au passage de Belleville avec cette faculte d'assimilation et de vibration que je possede a un degre si puissant, j'ai ressenti un mouvement de fierte attendrie qui m'a voile les yeux. Mais lorsque paraissent les couronnes monumentales des villes d'Alsace-Lorraine et les drapeaux tricolores en deuil il y a un fremissement dans la foule qui arrache des larmes. Et le defile continue toujours, et les couronnes se succedent, les rubans et les fleurs brillant au soleil a travers des toiles de crepe. Ce n'est pas un enterrement, c'est une marche triomphale. Je ne sais pas ce qui fait que je ne puis dire: apotheose.
C'est un peuple entier qui marche derriere ce cercueil et toutes le fleurs de France sont coupees pour honorer ce genie atrocement tue a quarante-quatre ans, qui incarnait toutes les aspirations genereuses de cette generation, qui avait fini par s'approprier et par englober dans sa personnalite la vie entiere du pays jeune, qui etait la poesie, les arts, l'espoir, la tete des hommes nouveaux.
Mort a quarante-quatre ans n'ayant eu le temps que de preparer le terrain pour son oeuvre de revanche et de grandeur.
Cet incroyable et unique defile dure plus de deux heures et demie et enfin la foule se referme, la foule indifferente et tapageuse ne songeant plus qu'a rire de la frayeur des chevaux des derniers cuirassiers. Il n'y a jamais eu rien de pareil, les musiques, les fleurs, les corporations, les enfants dans ce leger brouillard que le soleil faisait ressembler a des images d'une apotheose.
Cette vapeur doree et ces fleurs feraient songer au convoi impossible de quelque jeune dieu.
Meme en mettant de cote la politique, je comprends que tout le monde soit porte a lui temoigner des regrets attendris.
Il etait l'ami, le camarade intellectuel, [Raye: immateriellement parlant] de toute cette generation, il etait la Republique, Paris, la France, la jeunesse, les arts. Il me semble voir un morceau d'etoffe d'ou le principal ornement a ete enleve ne laissant qu'une marque et des fils coupes.
Ah les fleurs, les couronnes, les marches funebres, les drapeaux, les delegations, les honneurs, prodiguez-les lui, peuple impatient, peuple ingrat, peuple injuste. C'est fini a present. Enveloppez d'etoffes tricolores la triste boite qui renferme les restes horribles de cette lumineuse intelligence.
Vous etes bien digne d'honorer ce cadavre mutile, vous qui avez empoisonne la derniere annee de la vie de cette ame. Tout est fini. Il n'y a plus rien que des petits hommes stupefaits devant la fosse beante de celui qui les genait tant par sa superiorite. Combien y en a-t-il qui se disait tout bas que Gambetta leur empechait de se faire une place par son absorbant genie. Elle est a vous la place, montrez-vous ! Mediocres, jaloux et nuis, sa mort ne vous transformera pas.
Toute notre societe dejeune chez Mme Marinovitch, Mme Gavini mange, rit et s'extasie sur la beaute du cortege, maman poursuit la baronne des Michels, nouvelle ambassadrice a Madrid pour l'inviter a notre soiree, Dina rit de mes larmes, on s'amuse beaucoup, je ne pleure pas devant tout le monde mais j'ai la gorge serree et les bras inertes, nous sortons de la vers trois heures, tout le monde s'est porte a gauche, les Champs Elysees sont gris et deserts, il y a si peu de temps encore cet homme s'y promenait si gai, si jeune, si vivant, dans cette tres simple voiture qu'on lui a tant reproche. Quelle mauvaise foi partout. Car les hommes intelligents, probes, instruits, francais, patriotes, ne pouvaient pas en leur ame et conscience croire aux infamies dont ils chargeaient Gambetta.
On dit que son banc de depute est deja retenu par un insecte de la Chambre.
Il n'y a donc la personne pour s'opposer a cette grossiere injure a la memoire de celui qui a illustre la tribune de cette chambre au perron jonche de couronnes ornee de lampadaires et voilee comme une veuve d'un gigantesque crepe noir qui tombe du fronton [Mots noircis: en echarpe] et l'enveloppe de ses plis transparents, le voile est une inspiration de genie et on ne pourrait inventer une decoration plus dramatique. L'effet est saisissant, cela fait mal et donne une impression de froid, de terreur comme le drapeau noir de la patrie en danger.
Nous avons beaucoup de visites, la comtesse de Villevieille et sa fille, la duchesse de Fitz-James, la marquise de Villeneuve-Bonaparte, la comtesse Duros etc. Ces sottes parlent d'enfouissement civil, je crois que Dieu lui-meme ne s'inquiete pas de ces niaiseries et qu'il reserve un autre accueil a l'ame divine d'un genie qu'aux petites ames-mitres des devotes. Elles sont betes ces femmes et nous allons voir pas mal de cette societe je crois, grace a la vieille duhesse; c'est une souffrance pour moi mais qui flatte la vanite en somme.