Journal de Marie Bashkirtseff

Bojidar est la qui m'aide a installer des draps contre le soleil car je travaille un peu le matin avant d'aller au Carnaval.
Grande bataille de confettis, on tape fort mais c'est tres drole, sous le masque on dit des betises aux voitures qui passent et aux gens des tribunes et ca m'amuse tant que je ne fais pas l'esquisse de la fenetre louee expres pour ca.
Nous sommes neuf, papa, maman, ma tante, Dina, Paul, sa femme, Bojidar et Mme Eristoff et moi.
Je suis allee a l'eglise ce matin avec maman et papa, tout en blanc avec le chapeau de vendredi qui me va si bien, toujours pour retablir ma reputation de femme bien portante.
Je ne sais si je suis malade mais j'ai une mine insolente de sante.
Si vous saviez quels tourments... Je lutte contre la paresse et contre ce terrible: ce sera mauvais qui m'empeche de rien faire. Et j'ai des remords cuisants pour chaque heure perdue... Et pourquoi ne fais-tu pas des croquis et ceci et cela et quand je vois les dessins de la "Vie moderne" je deviens rouge et pale et je voudrais du premier coup faire comme ces gens qui en font depuis dix ans, ne comprenant pas qu'il faut en faire toujours et encore et de mauvais et continuellement pour en faire de bons ensuite.
Ah ! quel terrible et dangereux moment lorsqu'on sort du travail regle et mecanique de l'atelier et qu'ont sent la necessite de s'assouplir, se morceller pour ainsi dire faire de tout; etre livre [Raye: un peu] a soi, meme comprendre ce qu'il faudrait, savoir ce qui manque. Avoir conscience de son etat II C'est bon signe mais c'est diablement tourmentant... Voila plusieurs mois deja que cela dure et cette lutte de tous les instants serait abominable si on n'avait un vague espoir que cela mene peut-etre vers quelque belle serie de mois de travail fecond, calme, reflechi qui vous ouvrira des horizons nouveaux et puis... Je me rappelle il y a deux ou trois ans l'heureuse Breslau a passe par les memes tourments que moi, pendant des mois entiers elle ne pouvait sortir de rien et je lui ai vu des samedis horribles, prete a faire de la sculpture, par desespoir. Il y a trois ans lorsque j'ai commence a peindre elle peignait deja bien et une tete qui etait une deuxieme etude peinte lui a valu de grands compliments. %% [#Breslau](../_glossary/people/artists/BRESLAU_LOUISE.md) %% C'etait aussi bien que les tetes d'une Suedoise medaillee. Que tout cela est vain, dessinez, n'ecrivez pas.