A Varsovie on traverse toute la ville pour passer d'une gare à l'autre et nous manquons le train. Nous voilà donc à l'hôtel d'Europe, le premier d'ici, entrain de déjeuner lorsque mon père m'amène un vieux monsieur et me présente M. Paskevitch. Le mari de la belle Mme Paskevitch que j'ai vue à Bade avec Carlos Hamilton qu'elle a fini par épouser comme vous savez en divorçant avec son mari. Celui-ci est toujours l'homme du monde qu'on a connu mais hélas ! Il a habité Paris vingt ans, premier secrétaire d'ambassade, millionnaire, mari d'une femme ravissante, ami de ['Empereur et de l'impératrice Eugénie... Tout est parti en fumée, il reste quinze cent mille francs de dettes, trente mille francs de pension faits par lady Hamilton, cinquante cinq ans, plus de jambes et un fanatisme sans bornes pour tout ce qui touche Paris.
Mon père et lui se tutoient, Paskevitch ayant eu la petite vérole noire il y a huit ans et mon père l'ayant veillé tout le temps à Karkoff.
A ce moment-là M. Bashkirsseff vivait en garçon et Paskevitch est tout surpris de lui voir une fille etc. etc. Au bout d'une heure il déclare qu'on peut causer avec moi et qu'à la bonne heure en voilà une qui comprend les bonnes choses et le chic et tout ! On prend du champagne et l'on donne des pourboires assez révoltants au garçon après quoi une calèche de belle apparence fournie par l'hôtel nous mène à la promenade. Paskevitch troublé par très peu de vin ne cesse de me combler d'éloges et de maudire le hasard qui ne m'a pas fait naître vingt-cinq ans plus tôt.
— Avec mes millions, mon poste, mes aspirations, une femme comme vous et artiste encore I! Mais au bout de deux mois l'Europe serait à vos pieds et ['Empereur et Eugénie et tout le tremblement, le premier salon du monde ! J'en ai eu un mais avec vous !
Et comme ça tout le temps, nous entrons dans une espèce de Pré Catelan, un tout petit verre de champagne achève le neveu du Prince de Varsovie, comte Paskevitch d'Erivan qui monte à peine en voiture avec ses jambes hors de service et que mon père ramène au château où il habite car ce débris est attaché au Général Gouverneur Albedinsky qui a droit de vie et de mort dans le royaume de Pologne. Albedinsky doit sa fortune à son mariage avec une princesse Dolgorouky dont l'Empereur a été longtemps le protecteur.