Journal de Marie Bashkirtseff

Eh bien nous y sommes toujours à Sourny. J'ai acheté un album et fais des croquis.
Alexandre me propose une affaire. Il vendra un des biens pour deux cent mille roubles et ce qu'il prendra en plus sera pour lui. Les fermages des autres terres vont être élevés de sorte que nous aurons le même revenu que maintenant lorsque le bien sera vendu. Cela n'a rien d'étonnant, avec ce procès, on avait loué très bon marché.
Bon mais nous vendrons sans Alexandre. Cet homme-là m'épouvante, il vous prendrait tout.
Je fais la simple, fais des questions qui paraissent d'autant plus naïves que je ne connais pas les termes consacrés. Il rit de mon ignorance. Et je me méfie en paraissant lui accorder une confiance absolue. Et d'abord Vichnevka peut se vendre deux cent cinquante mille roubles. Il l'a dit lui-même au premier moment, mais à présent qu'il a cette affaire en tête il dit que j'aurai de la peine à en avoir deux cent mille. Nous la vendrons sans lui. Et d'abord il est convaincu que je suis absolument folle et jette l'argent sans songer à rien, qu'on peut me tromper, comme Vassilissa qui a été mangée ici avec ses bonnes façons, et son éducation et sa fierté.
Il établit la petite comparaison en riant et avec sa brutale nature nous traite de mangeuses et de folles... dans son for intérieur bien entendu. Il admet avec tant de conviction tout cela que j'en suis ébranlée moi-même, il a l'air de croire que nous vendrons pour manger ça chez les couturières.
Du reste eux tous ici, ils ont de notre vie là-bas des idées insensées, il paraît que nous dépensons sans compter et que tous les jours j'ai des caprices extraordinaires. Que font dix mille francs à Marie, elle les jettera dans un magasin en un jour ! etc. etc.
C'est assez irritant d'être traitée de folle mais que faire.
Seulement il ne gagnera pas sur ce bien... Pourtant il est lié avec le fermier actuel et à eux deux ils feront tant qu'ils nous empêcheront de le vendre pour le moment.