Hier orage domestique, le père a été assez penaud quand devant lui j'ai répété à maman la conversation d'hier.
La princesse est révoltée d'un air paternel comme d'habitude, le ciel m'a tout donné, dit-elle, et je ne suis pas contente.
Moi depuis quelques mois je blanchis. Blanche et à mon âge c'est assez rare [Rayé: on trouve] c'est ma surdité je sais qui a fait cela.
M. Patchenko et sa fille sont arrivés à midi. Je le croyais plus mal qu'il n'est et c'est étonnant qu'un homme si convenable ait une conduite aussi détestable vis-à-vis de Paul et surtout de sa femme qu'il laisse sans un sou dans une famille étrangère.
Enfin ils sont bien ici, et il vient là en visite, comme s'il avait été irréprochable et maintenant qu'on l'a bien reçu il n'aura aucun désir d'agir autrement si on suppose qu'il ait jamais eu ce désir.
J'ai fini mon tableau qui est mieux que ce que j'ai fait jusqu'ici, la tête surtout que j'ai refait entièrement trois fois. Mais n'ayant pas dessiné avec assez de soin il se trouve que le bras est un peu court et de la gaucherie dans la pose, or ces défauts-là ne me sont pas pardonnables attendu que j'ai ce qu'il faut pour les éviter. J'aurais laissé ça là plusieurs fois car ce tableau ... Enfin autant aurait valu faire plusieurs études que d'achever ce bras trop court, mais j'avais toujours l'espoir que mon père me l'achèterait, ne m'ayant fait aucun cadeau et moi étant venue ici... mais ça n'a pas l'air de venir.
[Mots noircis: Il y a] foire au village, nous y allons et on s'amuse à jeter tous les bonbons que l'on peut trouver à la foule, c'est comme les confettis du carnaval. Ça fait un beau mouvement d'ensemble, toutes les mains se tendent à la fois, tout le monde se précipite par terre, c'est comme une vague humaine. C'est beau la foule.
[Dans la marge: La mère Gavini m'écrit, la Brimont, la petite, Wolff aussi] Mais voilà que Paul signale l'apparition de la française à mon
père, à qui il a fait cadeau d'un petit bien à côté (cent arpents) et qu'on ne peut empêcher de venir sur la place publique. C'est que moi je suis aussitôt froissée, si on n'avait rien dit j'aurais passer ça sous silence mais c'est insupportable qu'on parle de cela devant moi, je quitte donc la place en me couvrant de mon ombrelle et de mon voile pour ne pas que cette créature voit mon visage et aussi la fille naturelle de M. Bashkirsseff qu'il a eue d'une paysanne et que maman lors de son dernier séjour a admise en sa présence et on l'a même logée au même étage que maman... C'est, c'est joli. Encore on accepte l'enfant de l'homme aimé, du marié, mais l'enfant après mariage est si outrageant, si horrible que je ne puis dire. Je suis blessée rien qu'à l'idée que cette... fille n'est pas loin et peut par hasard m'apercevoir lorsque je sors...
Monsieur s'était sauvé. Mais convenez qu'il est détestable d'être exposée à de pareilles rencontres.