Encore des doléances.
Il s'agit de mon départ auquel personne n'a l'air de croire.
Et voilà qu'après dîner mon père me prend le bras et tout en nous promenant dans la cour me demande pourquoi je me dépêche de partir. Je lui réponds que je ne me suis pas dépêchée puisque je ne devais rester que trois semaines et suis restée six. Alors il continue:
— Mais pourquoi se dépécher, tu comprends c'est une façon de parler, qu'as-tu à courir là-bas.
Après tout ce qui a été dit c'était déjà exaspérant mais je me contiens.
— Pour aller aux eaux, vous qui vous inquiétez tant de ma santé, vous devez le savoir.
— Mais tu iras quand il sera temps... du reste ces charlatans ne savent rien et c'est ici la santé et les eaux après...
— Quand cela d'après vous ?
— Mais... Biarritz en septembre.
— Ce n'est pas des eaux...
— Alors au mois d'août...
— Alors c'est quinze jours de plus que vous me demandez de
rester ?
— je ne dis rien, seulement pourquoi se dépêcher... Il faudrait rester et pour trois raisons.
— Dites.
— Pour ne pas quitter père, mère et frère.
— Que je n'aime pas assez vous le savez pour rester [Mots noircis: ou partir] à cause d'eux... après ?
— Pour la santé.
— Ensuite ?
— Ensuite là-bas...on n'a pas le sou et tu resterais sans rien..
— Tu dis ?
— Mais on n'a pas d'argent.
— Tu es fou, il n'y a rien de changé absolument, je connais les affaires parfaitement.
— Mais enfin ils sont à bout de ressources.
— Ah ! ça vous me prenez pour une idiote je crois.
— Alors tu crois me faire peur avec des niaiseries, des inventions d'enfants ! Tu crois donc que je suis imbécile, toi-même mon cher.
Et je suis partie en criant qu'il était bien bête de me prendre pour tellement simple et vraiment après ce dialogue ultra agaçant et oser parler d'argent ! Et ici ! Les chevaux m'ont coûté trois cents roubles, et qui ont vieilli ici !
Je lui ai demandé ce qu'il m'offrait ici en échange de la vie de là-bas. Il n'a pas su dire et a persisté dans ces demi-phrases jésuitiques dont il joue à ravir. Ecoutez je suis tout étourdie d'avoir raison à ce point. Il ne discute même pas, ce qui du reste est le plus enrageant. J'ai des parents merveilleux en vérité qui me laisseraient pourrir ici avec le plus grand plaisir ou marier à Micha ou quelque autre hobereau pas même prince.
Après cet éclat il est allé donner la lettre nécessaire au passeport de Rosalie comme si l'on avait combattu pour cette lettre. En vérité c'est merveilleux. Il y a une histoire de jour, ce père charmant a déclaré qu'il ne pourrait m'accompagner en ce moment. Remarquez qu'en me suppliant de venir il m'a juré cent fois à Paris de me reconduire même huit jours après mon arrivée si telle était ma fantaisie. Mais c'est un tissu de mensonges et de louvoiements qu'on ne prend même pas la peine de dissimuler. Ce qu'il y a d'irritant c'est que cet imbécile jésuitique me prend pour une bête. Ça c'est vexant. Et une impudence I! On ne s'en fait pas une idée.
Enfin si encore (ce serait inutile) mais enfin si encore on m'offrait (quand même ce serait des mensonges) si on m'offrai
au moins pour la forme quelque chose ici en me priant de rester mais on ne dissimule pas qu'il n'y a rien que déjeuner, dîner et jouer aux cartes en famille.
Voilà des parents infâmes. Chez d'autres on empêcherait par tous les moyens une jeune fille de s'enterrer ici, on ne demande pas mieux pourvu de n'être pas dérangé. En vérité c'est monstrueux et je suis si étonnée d'être à ce point dans le bon droit que j'en perds la tête d'exaspération et de larmes.