Journal de Marie Bashkirtseff

Micha est tantôt ici; tantôt à sa campagne qui [est] à deux heures d'ici. Sa présence n'étant pas remarquable je n'indique ni ses départs ni ses retours.
Mes deux oncles Etienne et Wladimir sont ici. Wladimir a un talent d'imitation très amusant.
La pluie avait interrompu mon travail, Micha étant là à m'ennuyer je lui ai mis mon manteau et mon grand chapeau et ainsi déguisé il est monté à cheval et a passé au galop devant les fenêtres. Maman me sachant parfaitement capable de monter comme un homme et en peignoir a eu une peur énorme, tout le monde s'est trompé pour un instant. Et puis c'est tout. Je suis toujours horriblement persécutée, toujours par amour à ce qu'il paraît. Il fait chaud, nous sommes en plein été et Dina se cache pour se baigner dans la rivière de peur que l'envie ne m'en vienne. Puis maman sans avoir l'air de rien est mécontente lorsque Nini et Dina se promènent après dîner pour que je ne me promène pas. Puis on m'offre du lait comme une médecine tout le temps tandis que j'en prendrais bien par plaisir si on ne m'embêtait tant.
Enfin ce soir la soirée est divine, une nouvelle lune, un air embaumé, toutes les portes sont ouvertes, je vais regarder par celle du balcon et maman qui crie aussitôt que je n'aille pas dehors, j'y suis allée et me suis promenée exprès, toujours dans l'espoir de lui ôter cette manie de m'assommer comme un galérien. Et tout le monde s'associe à la persécution, ce pauvre Sperandio apporte un manteau et Wladimir accourt avec un verre de lait et Nini invente des ruses pour me préserver sans m'agacer. Comme c'est gai à mon âge d'être une pareille exception {traitée! comme une malade et une maniaque. C'est à en pleurer. Et le quart d'heure de rage que ces excellentes créatures me procurent me fait plus de mal qu'une promenade par une soirée de fin juin certes ! Et puis ces scènes ridicules devant tout le monde.
prier Dieu et avant de partir faire un pèlerinage ici à côté il y a une Vierge qui fait des miracles. Vous pensez bien que je n'imagine pas cette image plus qu'une autre capable de faire des miracles mais [Mots noircis: on y] va en priant beaucoup et Dieu vous entend.
Puis après le 20 [Mots noircis:nous] irons en voyage en Italie. Cette année j'ai préféré la Patti mais l'année prochaine je voyagerais. La princesse Eristoff, moi, Dina, Paul et Nini. Pas de parents. Oh ! non, non, non...
Me figurez-vous le soir au balcon, une sérénade, la lune etc... Et les chers parents criant des bêtises non ! Et puis ce serait des tracas sans fin.
Comme Gabriel ressemble aux héros parfaits. Il ressemble très fort au physique à La Mole de la reine Margot et au vicomte de Bragelonne au moral... trop sage, trop tout à fait bien, c'est-à-dire enfin.
Est-ce donc possible que Cassagnac soit le vrai amour de ma vie ? Voilà bien quatre ans que je n'ai pensé à un autre [Rayé: ou plutôt] et surtout que je n'ai cessé de penser à lui. Je pourrai même dire cinq ans, c'est-à-dire toujours sans l'ignoble folie pour Larderei.