Hier au soir nous arrivons à Poltava. Je comptais beaucoup sur les joies de l'accueil qu'on nous ferait [Mots noircis: prendre des bains] l'hygiène du voyage. Un bon souper chaud etc.
Paul et Alexandre sont venus seuls à notre rencontre et on n'avait même pas retenu de chambres à l'hôtel croyant que nous irions droit à la campagne. Horrible.
Paul est devenu affreusement gros. Ce matin il est venu Kapitanenko, Wolkowitsky etc. Un nouveau aussi M. Lihopoy assez comme il faut. Mon père très heureux mais un peu confus de voir le triste effet que me fait ce pays, après cinq ans d'absence. Je ne cherche pas à dissimuler et familiarisée avec mon père je ne le flatte pas. La tante Etienne vient, elle part demain pour Karkoff.
Il fait froid, une boue abominable, des Juifs... Et tout ça en état de siège et il court des bruits sinistres.
Pauvre pays. Arrivée à la campagne... Les champs innondés encore par la rivière, des flaques d'eau partout, de la boue, une verdure toute fraîche, les lilas en fleurs; mais c'est une vallée, l'idée qu'il fera humide. Jolie façon de se soigner. C'est d'une tristesse mortelle. J'ouvre le piano et improvise quelque chose de funèbre, Coco pousse des hurlements plaintifs. Je me sens triste à pleurer et forme le projet de repartir demain...
On sert un potage qui [Mot noirci: sent] l'oignon, je quitte la salle à manger. Ça ahurit un peu la princesse et la femme à Paul, la femme à Paul est assez jolie, des cheveux noirs superbes, un beau teint, pas mal faite; très bonne petite femme, mais commune.
Je tâche d'être comme tout le monde mais ça ne va pas, en déballant les malles ça s'anime un peu mais je ne suis pas à ce qu'on dit et pour cause.
Il faut me soigner. Le moyen par cette humidité ! Oh ! que Julian avait raison.
Maman a apporté tous les journaux qui parlent de moi, ce brave Saint Amand avec mes désespoirs... de là-bas on me fait ici une auréole.