Journal de Marie Bashkirtseff

Pourtant... en un mot je vais partir pour la Russie si on veut m'attendre huit jours. Il me serait affreux d'assister à la distribution des récompenses.
Ça c'est un très gros chagrin que personne ne sait sauf Julian. Donc je pars.
Je suis allée incognito consulter un grand docteur, Chairon, mes oreilles guériront. L'enveloppe du poumon droit est malade et depuis longtemps, pleurésie, tout dans le gosier est abimé. Je lui ai demandé tout cela en des termes tels qu'il a dû me dire la vérité après avoir bien vu la maladie.
Il faut aller à Allevard et suivre un traitement. Bien. J'irai en revenant de Russie et de là à Biarritz. Je travaillerai à la campagne. Ici je suis trop malheureuse. Je ferai des études de plein air, ça fait du bien. J'écris tout ça d'un air rageur.
Je n'ose pas croire que mes oreilles guériront.
Mais ici à la maison la situation est larmoyante. D'un côté maman désolée de partir et moi assommée de rester avec ma tante, une superstition bête. Et d'un autre côté ma tante qui n'a que nous, que moi au monde et qui ne dit rien mais qui est blessée au cœur de voir que je souffrirais de rester avec elle. Je suis à bout de forces, je reste là tout le jour sans désserer les dents pour ne pas pleurer, la gorge serrée, des bourdonnements dans les oreilles et une drôle de sensation, comme si les os allaient percer la chair qui s'en va, que je ne sens pas. Et cette pauvre tante qui voudrait que je sois contente et que je parte et que je reste avec elle et s'écriant déjà en elle-même, je la connais bien allez: Marie part aussi, ils ne reviendront plus jamais ! Tout est possible, je vous dis que je suis à bout de forces, que je ne crois à rien et crois tout possible. Ni rester ni partir ne me vaut rien mais il me semble qu'on restera moins longtemps avec moi. Du reste je ne sais rien.
C'est la mention ou la médaille de Breslau qui me fait partir. Ah ! je n'ai de chance en rien !
Il faudra donc mourir misérable. Moi qui croyais et priais tant.
Donc après des tiraillements les plus énervants du monde voilà le départ fixé à samedi. J'ai le temps de voir si la médaille de Breslau...
Mme de Brimont sort d'ici, il est onze heures, nous avons passé la soirée à magnétiser, à essayer des costumes et à raconter des histoires et le testament de Girardin.
Ce matin chez les Gavini et la princesse, faire les adieux de maman. Vais-je partir ?