Journal de Marie Bashkirtseff

Il a paru dans le Gil Blas un article sur Berthe, tout y est sauf les noms et encore les moins clairvoyants les devinent-ils. L'histoire avec Blanc, le chèque de cent mille francs que Robert est allé toucher en retenant dix mille francs pour lui. Toutes les turpitudes et les choses que je ne voulais pas croire quand les petits Karageorgevitch les racontaient. Mais cet article de journal n'est encore rien, les fournisseurs jusqu'à la petite couturière disent ouvertement, effrontément qu'elle est devenue cocotte. Elle a soupé, s'est promenée et est allée au théâtre avec Laure Hermann et la Peeger, cet hiver à Nice.
Quelque monstrueux que cela paraisse, cela vient de tant de côtés qu'on est forcé de croire. Et pour comble elle a quitté l'appartement de sa mère et s'est logée rue Le Pelletier 4.
C'est affreux mais tout y a aidé comme exprès. D'abord l'extravagante nature de Berthe et puis et surtout Robert. C'est lui qui a tout fait, et avant de l'épouser il songeait peut-être déjà à en trafiquer. Je l'ai bien deviné du premier coup ce sale personnage.
J'ai rêvé de Cassagnac qui s'est suicidé, je marchais dans des flaques de son sang, puis me jetant dans ses bras j'ai crié que je voulais mourir avec lui.
Puis c'était chez Julian qui me montrait en ricanant Cassagnac sur un lit improvisé et se réjouissait de voir ce roman, moi soignant le blessé. Il y avait beaucoup de monde autour et je me cachais toujours pour ne pas être vue de Cassagnac qui au bout de vingt quatre heures était guéri, ce dont j'ai été comme mécontente.
Là-dessus je me suis réveillée avec regret. Est-ce que ce n'est pas humiliant d'en revenir toujours à cet homme qui ne sait peut-être plus si j'existe, qui n'a jamais pensé à moi comme à quelqu'un de gentil, qui a mauvaise opinion de moi, que j'ai connu quand j'étais à moitié formée d'esprit, disant des maladresses, des folies... Enfin un tas d'angles qui se sont arrondis depuis. J'étais peut-être plus intéressante alors... tout ça, tout ça, tout ça... Enfin, ce qu'il y a de clair et ce qui doit vous expliquer tout: Vous savez ce qu'il est pour moi. Et moi je ne suis Rien pour lui.
Voilà qui est humiliant et bête ! Mais enfin c'est fou, c'est idiot, c'est crétin, c'est province, c'est concierge, c'est bougeois, c'est vieille fille de s'accrocher ainsi à la mémoire d'un indifférent !!
C'est au milieu de Paris, avec la peinture en plein mouvement que je suis si obstinément la même idée depuis voilà près de trois ans qu'il est marié ?!! Si c'était le fameux Amour eh bien j'en souffrirais puisqu'il paraît qu'on en tombe malade, qu'on en meure. Je suis malade il est vrai mais enfin ce n'est pas à cause de cela. C'est tout bonnement un côté ridicule de ma nature ou que je deviens vieille fille, vingt-deux ans, mais j'ai toujours été comme ça. Et puis manque de distractions, je suis en plein Paris mais pour une fois que je sors je vis enfermée des mois. C'est pas un mince Gabriel qui pourrait distraire. En somme si ce clérical de Cassagnac ne m'était rien je n'y penserais pas quand même, je serais absolument recluse.
Je me suis photographiée chez Waléry en costume, Dina aussi. On a du monde, Tchoumakoff, Goldsmid, Kireyewsky et Mme Gavini qui reste longtemps et qui raconte qu'Appletcheieff a dit qu'il voue à Mme Gavini une haine éternelle parce qu'elle nous a fait inviter chez Dalmas et qu'on parle de moi dans le Sport et pas de sa femme. C'est sans doute lui aussi qui a potiné chez la Reine. Mme Gavini a reçu l'invitation, nous pas. La Reine a invité verbalement mais ce sont les Altavilla qui envoient les cartes et après Appletcheieff ils se sont sans doute informés à l'ambassade auprès de Bachmetieff. Alors c'est complet. Et tout ça pour ce procès ! Seigneur Dieu ! Mon père lui-même dit qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chat et que si au lieu de louvoyer, de temporiser, de trainer on allait en Russie pour le finir il n'y aurait plus rien. Comme l'affaire Soulima ! En avait-on assez parlé ! Ça a-t-il fait du tapage, c'est-on assez sali là dedans ! (Les frères Babanine ont calotté un ispravnik), Maman sitôt arrivée en Russie s'est présentée et on l'a immédiatement écartée de l'affaire en court tant qu'elle n'avait pas à être mêlée là dedans. J'écris comme un ivrogne mais ce sont des choses trop vexantes pour que je les dise bien.
Vous ne vous ferez jamais de la vie une idée de l'ineptie de ma famille ! C'est à croire qu'elle a un intérêt quelconque à se faire du tort ! L'autre jour mon père a longuement parlé à ma tante pour la décider à partir. Ah bien oui ! Elle croit que c'est élégant de dire du mal de la Russie et pose.
Ah ! c'est à en chanter de fureur.
En attendant c'est moi qui pâtis. Ne pas être invitée chez la Reine... on en saura quelque chose et [Mot noirci: Cassagnac] aussi peut le [Mot noirci: savoir]. Enfin ça devient amusant à force. Je suis flattée de l'attention et de la persistance du ciel à me persécuter.