Vendredi 8 avril 1881
Drames avec Amélie qui est folle. Elle a eu l'insolence d'effacer une caricature faite par moi sur ma toile dans un coin. Si j'avais refusé de la retirer après qu'elle m'eut dit que ça lui déplaisait passe encore ! Mais elle avait l'air enchanté du reste, on fait souvent des caricatures à l'atelier et personne ne s'est jamais fâché. Ça représentait Amélie de profil et Julian derrière elle qui clignait de l'œil d'un air satanique. Au lieu de me fâcher j'ai immédiatement refait la chose qui a réussi encore mieux. Julian est arrivé, a beaucoup ri, a trouvé cela charmant et a voulu que je le lui donne me faisant en même temps des compliments sur mon torse. Tout cela a été redit à Amélie par moi et d'autres et en retournant à ma place je trouve la tête de Julian barbouillée.
Là-dessus je le fais appeler et lui soumets le cas en même temps que la menace de cette gracieuse mégère de me crever toutes mes toiles. Julian lui donne tort sans doute.
Mais elle a un toupet et une insolence de cuisinière qu'on met à la porte ! Je me contente de lui dire que si j'avais son éducation j'irais barbouiller son tableau.
— Faites-le, faites-le.
Elle n'aurait pas demandé mieux.
— Je le ferais si j'étais une cuisinière, je préfère vous laisser le monopole de pareilles impudences.
Alors je refais Julian pas réussi cette fois, c'est ça [qui] est vexant et à côté le chapeau d'Amélie un bras très maigre et trois larmes. Elle a encore effacé ces accessoires et comme je le lui dis elle répond que c'était son bras là-dessus, tout le monde s'est mis à rire. Mais bien qu'on n'aime pas cette fille et qu'on s'en moque je n'en suis pas moins stupéfaite et furieuse de tant d'audace et d'insolence.
Qu'elle efface sa tête passe encore mais celle d'une autre et oser toucher à la toile d'une élève ! Fi la sàie bête.