Journal de Marie Bashkirtseff

Je ne puis rien faire et je prie Amélie de me faire la petite tête du milieu. Amélie est très gentille du reste, nous déjeunons en tête à tête sur le même carton sur un tabouret, et là-dessus une serviette, cela fait une vraie petite table. Marie apporte du champagne et nous préparions à faire un tableau nature pour l'arrivée de Julian, en jetant la bouteille par terre et en nous jetant sur le tapis entre nous deux la guitare, Tortora le sacré petit de mon tableau avait ordre de faire l'ivrogne sur la table, lorsqu'arrive la princesse avec Bojidar et puis Gavini, ce dernier fait le connaisseur et critique mon Saint Jean Tortora, après cette visite Marie le traite de moule ! Mais, aussi si les gens du monde ne vous trouvent pas ça charmant qu'attendre du public ?!
Puis ma sainte famille, c'est ça qui est dégoûtant en pareil cas ! Oh ! la famille, leur air affairé, inquiet ! Et Bojidar qui accompagne les porteurs par les rues heureux que les passants le supposent l'auteur du tableau. Au Palais de l'industrie c'était très amusant, la foule qui poussait des cris et faisait des remarques sur les malheureuses toiles qui arrivaient. Bojidar était entré, moi j'eus quelque peine à me faire reconnaître pour l'auteur, enfin je cours élégante et regardée par ces chers confrères, nous nous retrouvons avec l'éternel Bojidar et je puis voir quelques tableaux. Le mien paraît assez petit quoiqu'il ait un mètre cinquante de haut sur près de deux mètres de large. Un groupe d'hommes était arrêté devant, je me suis enfuie pour ne pas entendre leurs remarques et puis il me semblait qu'on savait que c'était de moi.
J'ai sérieusement parlé à Julian, je lui ai expliqué mon sentiment. Je ne veux pas qu'il me croit capable de sotte vanité, non je ne dis pas cela par bravade et je n'aurai pas de crève cœur de ne pas me confondre avec les femmes nerveuses non...
Enfin il comprend très bien et moi aussi. Il dit que je serai honorablement reçue et que j'aurai même du succès, mais pas celui que nous avions rêvé. Les hommes d'en bas ne viendront pas se planter devant la toile: Comment c'est une femme qui a fait ça? Enfin, j'ai proposé de faire un accident pour sauver l'amour-propre mais il ne veut pas. Il avait préparé un succès et il avoue que son amour-propre n'est pas complètement satisfait mais que cela peut aller. Et dans ces conditions-là j'expose !!!!
Hélas oui ! C'est égal les encouragements qu'il me donne c'est parce qu'il ne croit pas à mes résolutions raisonnables, malgré mes déclarations, il me croit femme et il se dit qu'il me blésserait en me disant la vérité pure. Pourtant, j'ai tout dit !... C'est que je suis une élève sérieuse et n'ai pas besoin d'exposer pour avoir des leçons, j'expose par vanité, donc si c'est mauvais c'est pas la peine...
Enfin ! c'est fini, je suis délivrée du tableau mais les inquiétudes jusqu'au 1er mai inclusivement, pourvu que j'aie un bon numéro ! Oh ! je vais peindre des torses et faire des esquisses ! Ah ! vous verrez.
En rentrant Bojidar vient chez nous et je monte chez la Brimont chez qui je reste très longtemps, nous causons de tout, elle est gentille et intelligente.
J'ai signé Andrey, ce sera mon nom. Aussi bien français du russe, André si dit Andrey en russe et ça commence par un A, an est au commencement du livret et on sait plus vite son sort.
Je fais mes huit jours de vacances. D'abord, disons que Marie, femme d'Etienne est arrivée ce matin après avoir passé un mois à Nice où son volage époux se cachait d'elle avec la Hamsley.
Nous sortons avec maman, chez les Gavini que je n'aime plus vous savez, ils sont assez fiers de ce que j'ai fait si bon effet à la première de Patti, tout le monde a demandé qui est cette jeune fille. On m'a trouvée très bien, jolie, élégante. Invitation vendredi à l'Opéra mais faites-vous belle, on s'occupe de vous, il faut faire sensation. Puis chez les Colucci qui sont de braves gens mais embêtants et chez les Juvisy.
J'oublie Dalmas qui me fait des souliers et Doucet un costume pour mercredi, bal chez M. de Dalmas, costumé, paré, masqué. Très élégant et très chic, les Gavini m'ont recommandé d'être très belle (c'est eux qui ont eu l'invitation), ils y vont.
Saint Amand est venu samedi, hier et aujourd'hui sans nous trouver. Il a fait part de ses inquiétudes à Rosalie, est-elle reposée un peu, surtout qu'elle se couche de bonne heure, qu'elle soit reposée, très jolie mercredi. Et qu'elle pense à un costume chic, qu'elle soit belle enfin.
Doucet me fait un costume Directoire ou Consulat en crêpe de Chine blanc, peplum serré sous les seins, souliers à cothurnes, guirlandes, enfin, je vous raconterai cela.