Vendredi 18 mars 1881
J'ai fini le tableau, sauf quelques retouches.
Julian trouve qu'il a énormément gagné depuis huit jours, que c'est très bien maintenant. Tony n'a pas vu le changement du centre, les trois principales figures quoiqu'au second plan sont repeintes, changées, et puis d'autres; et des mains.
Je sais moi-même que c'est mieux à présent, nous verrons ce que dira demain Tony.
Il y a en tout seize personnes et le squelette, cela fait dix-sept.
Samedi 19 mars 1881
Eh bien je ne suis pas contente. Tony trouve comme les autres fois plusieurs morceaux bien, mais le tout ne me vaut pas des compliments, il m'explique longuement ce qu'il faut y faire et donner quelques coups de brosse que j'enlève ensuite. Quant à Amélie elle n'expose pas son tableau, pas fini et laid.
A quatre heures et demie vient Julian et se produit une détente ! On cause. J'avais commencé à huit heures moins le quart, j'étais fatiguée et fatiguée surtout de n'avoir pas obtenu de très bien de Tony. Mon Dieu je le sais bien, c'est gai et mouvementé, mais il y a un manque de savoir énorme.
Julian s'écrie qu'il est furieux de m'avoir donné cet épatant sujet pour mon premier tableau.
— Ah ! si c'était seulement votre second !
— Ah ! oui.
— Eh bien monsieur laissons-le pour l'année prochaine !
Là-dessus il m'a regardée avec des yeux luisants d'espoir de me trouver digne et fière et capable de renoncer à la vaine satisfaction d'exposer une chose incomplète et médiocre.
Il serait charmé que j'y renonce, moi aussi, mais les autres ? Les amis ? On dirait que ce que j'ai fait a été trouvé trop mauvais par les professeurs, que j'ai pas été capable d'un tableau, enfin que je suis refusée au Salon.
Question ? Ai-je fait tout ce que je pouvais ? Sauf quelques petites choses, oui, certainement, mais je me suis trouvée en face de choses absolument inconnues, et que je ne soupçonnais pas, dans tous les cas j'ai beaucoup appris. Julian trouve que j'ai fait un grand effort, que ce n'est pas mal, que c'est amusant mais que c'est à s'arracher les cheveux quand on pense à ce que ça aurait pu être. Ah ! je voudrais qu'il soit crevé ce tableau pour ne pas être forcée de l'exposer. Car j'y suis forcée par une sotte vanité punie d'avance par ce que je crains de l'indifférence du public et de la blague des hommes d'en bas, ce n'est pas précisément de la blague, mais ils diront, eh bien elle n'est pas forte, la plus forte de vos femmes.
Ah ! Seigneur ! c'était à prévoir, Julian aurait dû le savoir !
Mais il dit que c'est parce que je l'ai fatiguée, ma toile, que si j'avais peint comme j'ai commencé ça aurait été bien ! Et il y a là l'Académie du modèle, un petit bonhomme de dix ans, non si j'avais fait ça comme étude de la semaine, j'aurais gratté tant c'est banal et surtout d'un dessin commun, sans caractère et absolument indigne de moi, c'est le plus mauvais du tableau.
Ah ! c'est ennuyeux, mais que faire ?? Saint Amand m'en demande les détails et prépare un lancement en règle dans le "Sport" et le "Carnet d'un mondain" signé Etincelle, du "Figaro", que fait Mme de Peronney (le vicomte de Létorières) inspirée de Saint Amand pour la plupart des nouvelles mondaines.
C'est ma faute, voilà trois ans que je travaille, c'est la faute de cette canaille de Julian, il devait prévoir que je ne suis pas de force... et cet animal qui s'écrie: Ah si je l'avais fait ! Ah ! si vous l'aviez fait dans un an !