Lundi, 27 décembre 1880
Amélie se décide à faire l'atelier du 53. Mais ce Julian est insupportable. Il croit jouer au travail en persiflant. Moi cela m'enrage. Vous comprenez avec toutes ces élèves qui vont et viennent il faut que je sache quel plan je puis... du reste voilà, je prie Amélie de siffler Julian, il répond qu'il n'a rien de plus à m'expliquer et que les gens qui veulent travailler en trouvent les moyens.
Du moins c'est Amélie qui l'oreille au tuyau me le dit, alors je me récrie qu'il faut pourtant que je sache si on peut pratiquer dans la cloison une ouverture dont on a parlé et cette fille qui dit au tuyau que je demande si je puis compter qu'on abattra la cloison. Naturellement il répond que non et je n'avais plus rien à faire dire par cette complaisante Amélie... Aussi non c'est révoltant ! Voilà bientôt un an, sans compter auparavant que je fais tout au monde pour me la bien disposer, petites attentions, gâteries, je la fais déjeuner tous les jours avec moi, enfin je suis tout ce qu'il y a de gentil pour elle et cette nature basse ne peut vaincre sa bête envie et son hostilité envers moi. Au diable tout cela ! Ah comme je serais méchante, envieuse et perfide avec volupté, si j'en avais les moyens !
Donc j'écris ceci à Julian et le lui mets moi-même sur son bureau devant lequel il était assis. Mais cet homme le racontera bien à la bonne ou à Amélie. Ah ! pouah !
Monsieur,
Vous ne voulez me donner aucune indication. Je ne puis pourtant pas composer mon esquisse sans savoir où je dois me mettre et de quelle place je puis disposer. C'es essentiel. L'esquisse sera tout autre selon que je me placerai à l'un ou l'autre bout de l'atelier. Vous le comprenez très bien. Je n'ai jamais demandé qu'on démolisse la maison mais il faudrait m'accorder un certain espace. Avec le plus furieux désir de travail on ne peut rien sans cela Mais si en réfléchissant vous pensez que je ne puis faire ce tableau dites-le moi franchement c'est plus gentil que de m'amener à y renoncer de moi-même, en me persiflant ce qui me décourage tout à fait. etc.
C'est vrai aussi, mais je suis bien folle de croire qu'il peut m'arriver du bien.
Le portrait Nachet va mal, m'obsède, m'embête !
Et j'ai un diable dans les doigts, je ne sais plus comment je m'y prenais avant, il semble que je sois une autre.
Mais mon enfant, direz-vous, vous êtes malade. Je crois bien que s'il m'arrivait où une bonne chose pour le Salon ou quelque autre joie il n'y aurait plus de maladie.
Collignon me disait toujours de soigner mon écriture, il semble disait-elle, que vous n'osez pas faire vos lettres élancées, elles paraissent retenues, comme si quelque chose pesait sur elles, un effort et puis un aplatissement... C'est toute ma vie.
[Mot noirci: Regardez] bien mon écriture, ne trouvez-vous pas quelque chose de violent, de réprimé, de trapu ? Je sens cela comme dans un cauchemar, on ne peut pas crier, on étouffe.
Je crois bien qu'Amélie a fait contre moi quelque travail souterrain ou qu'elle a la certitude que je ne puis avoir assez de place pour ma grande toile; elle était trop contente et riait d'un air méchant. J'ai le malheur de m'impressionner très fort, la méchanceté me glace, me décourage. Je sens la malveillance dans l'air pour ainsi dire et suis paralysée.