Journal de Marie Bashkirtseff

Potain veut que je parte, je refuse net et alors moitié pour rire, moitié sérieux des plaintes contre ma famille, je lui demande si de rager et pleurer tous les jours peut faire mal à la gorge, sans doute... Je ne veux pas partir, aller traîner mes ennuis dans les hôtels; ici au moins j'ai la consolation d'être chez moi, tranquille, seule, voyager est charmant. Mais pas avec les miens, avec leur petites tracasseries, leur esprit qui s'éparpille en frayeurs niaises, étroit, fatiguant. Je sais que je commanderai mais ils m'énerveront et puis non, non, non. Je ne tousse presque plus du reste.
Seulement tout cela me rend malheureuse, je ne m'imagine plus pouvoir en sortir, sortir de quoi ? Je ne sais pas, de tout. Je ne vois plus d'issue et les larmes m'étouffent. N'allez pas croire que c'est des larmes de fille pas mariée, non, les autres ne ressemblent point à celles-là. En somme... c'est peut-être ça. Je ne pense pas.
Et puis des choses si tristes autour de moi et pas moyen de crier. Ma pauvre tante mène une vie si isolée, nous nous voyons seulement à dîner, je passe les soirées à lire ou à jouer seule. C'est épouvantable une existence pareille et pourtant c'est elle et maman qui inconsciemment me font mourir en ne faisant rien ! Je ne peux plus ni parler ni écrire de moi sans fondre en larmes.
Il faut croire que je suis malade... Ah ! les folles plaintes ! tout ne mène-t-il pas à la mort !
Et qu'est-ce qu'il y a donc en nous que malgré de beaux raisonnements, malgré la conscience que tout mène à rien, nous crions tout de même !
Je sais que comme tous les autres je vais à la mort, au néant, je pèse les circonstances de la vie, qui quelles qu'elles soient paraissent misérablement vaines et pourtant je ne puis me résigner ! C'est donc une force, c'est donc quelque chose, c'est donc pas "un passage ", une durée de temps qu'il importe peu de passer dans un palais ou dans une cave, il y a donc quelque chose de plus fort, de plus vrai que nos folles [Mots noircis: phrases sur] tout cela. C'est donc la vie enfin, non pas un passage, une misère mais la vie; ce que nous avons de plus cher; tout ce que nous avons même du tout.
On dit que ce n'est rien parce qu'on n'a pas l'éternité. Ah ! les fous.
La vie est nous, elle est à nous, elle est tout ce que nous ayons, comment est-il donc possible de dire que ce n'est rien ! Pour que cela soit rien, montrez-moi à côté quelque chose.
[Mots noircis: Le matin je dessine le tableau au] Louvre puis j'ai cloué des toiles et arrangé divers machins au 37, Bojidar m'aidait tout en me racontant qu'il est allé l'autre lundi salle Petrelle, et me faisait le détail de la soirée tout à l'envers du vrai.
Moi-même je lui avais envoyé l'invitation et il m'a raconté en avoir reçu une de Louise Michel qui a présidé la réunion.
Puis une chanteuse, un piano. J'ai moi-même organisé cette petite scène de mensonges et j'en suis dégoûtée. Je le savais menteur mais à ce point ! Il y en a joliment qui mentent comme cela. Soutzo est pour le moins aussi menteur que Bojidar. Tout ça est vilain mais ne m'étonne pas.