Journal de Marie Bashkirtseff

Je prends des leçons de la négresse qui est excessivement drôle avec son jargon espagnol-français.
Nous faisons tableau ensemble, ma bibliothèque a embelli, j’ai mis le bureau contre le mur de façon à dégager les rayons de livres, le divan en face du bureau, près du divan un immense fauteuil, en broderie et peluche bleu, un peu placé pour former cercle avec le divan; entre ces deux il y a une table de nuit artistement drapée d’un châle des Indes et de peluche vieux vert qui sert de piédestal à une terre cuite médiocre mais qui paraît gracieuse dans l'ombre de l'immense palmier qui étend ses branches au dessus du fauteuil; c'est un coin ravissant quand on l'aperçoit en arrivant du salon; et du divan on voit le bureau, à côté du bureau la cheminée couverte de verdure, un chevalet etc. Près du palmier la harpe et en face, près de la cheminée, la table à thé avec l'argenterie reluisante sur un fond sombre, c'est infiniment mieux à présent. Près du bureau un fauteuil genre ancien, de sorte que lorsqu'on entre je n'ai qu'un petit mouvement à imprimer à ce fauteuil pour me trouver en face des gens (la porte et le bureau sur le même mur) près du pédantesque bureau, avec les livres pour fond, entre des tableaux et des plantes, et les jambes et les pieds en vue au lieu d'être coupée en deux comme avant par ce bois noir. Au-dessus du divan sont suspendues les deux mandolines et la guitare.
Mettez au milieu de cela une jeune fille blonde et blanche aux mains toutes petites et fines veinées de bleu et cette grande diablesse noire montrant les dents et chantant.
Visite inattendue. Lise Kondareff, qui est ici pour quelques jours avec une gouvernante, sans doute pour régler quelque dette de maman. Elle l'employait à cela il y a quatre ans à Nice. Elle a dix-huit ans déjà.
Monsieur Georges est venu à l'atelier demander M. Julian pour lequel je l'avais chargé d'une commission en partant à Biarritz. Mais Amélie savait bien que je savais Julian absent, du reste elle sait toutes ses sales histoires par la bonne de l'atelier qui les sait de Rosalie.
Que dire et que faire ? Qui donc l'instruit de tout, de nos projets même ! De ce pauvre Biarritz que je ne verrai peut-être pas, ma chère maman se pressant de revenir. Si ma fille m’écrivait le quart de ce que j’ai écrit (pas des insolences, mais des plaintes) je serais partie tout de suite...
[Treize lignes cancellées]