Journal de Marie Bashkirtseff

Il pleut, il faudrait... tous les pires incidents de mon existence me défilent par la tête, et il y a des choses, lointaines déjà, qui me font sauter et me crispent les mains, comme une douleur physique qui serait arrivée à l'instant...
Il faudrait que je sois mieux, que tout change autour de moi... Les miens me sont plus que désagréables, je prévois d'avance que dira ma tante ou maman, ou ce qu'elles feront, dans chaque circonstance; comment elles sont au salon, à la promenade, aux eaux, et tout cela m’énerve horriblement... comme si on coupait du verre. Il faudrait changer tout ce qui m'entoure, et après, calmée, je les aimerais sans doute comme on doit les aimer. Pourtant elles me laissent périr d’ennui et quand je refuse un plat, ce sont des airs épouvantés... ou bien mille tricheries pour ne pas servir de glace à table, parce que cela peut me faire mal. Ou bien l'on vient, comme des voleurs, fermer les fenêtres que j'ouvre. Mille petites niaiseries qui m'irritent; mais tout ce qui est la maison m'obsède.
Quand ma tante entre chez moi il me semble que c’est une injure... Mais ce qui m’inquiète, c’est que je me rouille dans cette solitude; tous ces tons noirs obscurcissent l'intelligence et me font rentrer dans moi-même. Je crains que ces nuages sombres ne laissent pour toujours un voile sur mon caractère et ne me rendent amère, aigrie, sombre... Je n'ai pas envie d'être ainsi, et je crains de le devenir, à force de rager et de me taire.
[Dans la marge : Ceux qui savent lire entre les lignes comprendront que ce sont les paroles d’une enfant gâtée.] [Note de Mme Bashkirtseff mère]
Où voulez-vous que j’apprenne à causer, à me tenir dans un salon ?
On dit que j'ai une tenue parfaite, les vieux bonapartistes l’ont dit à Adeline; ils m'ont vue chez elle et au théâtre. Maintenant Blanc ou Cassagnac diront que je suis toquée, pourtant le capitaine a changé d’avis dans ces derniers temps.
Non, voyez-vous, ma famille ne sait pas ce qu'elle a fait de moi.
Il me semble qu’il pèsera toujours sur moi une sorte de malaise, le souvenir du passé ternira l’avenir... je n'oserai plus... J'ai toujours peur d’être calomniée, humiliée, mise à l’index... et il doit en rester quelque chose, quoi qu’on dise... Aussi il y a eu souvent de ma faute... mais je n’ai commis des extravagances que par une espèce de désespoir, pour m’étourdir.
Maintenant mon isolement et ma tristesse ne m'effrayant que parce que je crains de perdre à jamais toutes les qualités brillantes indispensables à la femme...
Ce soir Mlle Moreau m’envoie la négresse qui lui apprend la guitare et qui protégée par la reine Isabelle donne des leçons à beaucoup de jeunes femmes et filles espagnoles.
Elle est restée une heure à jouer et chante avec un chic épatant et se retira et baisant la main à ma tante et à moi.
Pourquoi vivre ? Qu’est-ce que je fais ici ? Qu’est-ce que j’ai ?
Ni honneurs, ni bonheur ni même paix !