Mardi 17 août 1880
J'avais demandé de la musique pour mandoline à mon professeur de harpe. Voici sa réponse. Je lui disais aussi que j'avais eu une médaille pour un tableau et exposé un autre. Je garde sa lettre à cause de sa tournure italienne si charmante quoique venant d’un homme simple. J'avoue que malgré mes tendances naturalistes (un mot peu compris) et mes sentiments républicains. Je suis fort sensible à ces fleurs de langage. Pourquoi tout cela n'irait-il pas ensemble, du reste ? Mais ii faut laisser ce style aux Italiens, chez les autres il est ridicule. Cette lettre me rappelle Bruschetti mettant mon camélia dans son écrin. Il me dégoûte encore, cet homme.
Mon Dieu quand est-ce que je pourrai aller en Italie ! Que tout le reste est terne après l'Italie ! Paul de Cassagnac lui-même ne m'a jamais transportée comme le souvenir de ce pays.
Pourquoi n'irai-je pas là à présent ? Et la peinture ? Suis-je assez forte pour ne pas m'égarer sans direction ? Je ne sais pas. Et puis aller avec ma famille, avec tous les embêtements qui s'ensuivent... Non. Il faut être libre. Mais peut-être m'y marierais- je plus facilement qu'ici ? Non. Je resterai cet hiver à Paris, j'irai passer le Carnaval en Italie et s'il n'y a rien je passerai l'hiver 1881-1882 à Pétersbourg, j'aurai vingt-trois ans. Si je ne trouve pas un riche mariage à Pétersbourg, je reviens à Paris ou en Italie pour 1882-1883, j'aurai vingt-quatre ans. Et alors je me marierai avec un monsieur titré, qui aura 15 ou 20.000 francs par an, et qui me prendra avec plaisir avec mes rentes à moi.
N'est-ce pas absolument sage de me donner trois ans pour trouver avant de capituler ?
En attendant le Mont-Dore suit son cours.
Je peins chez le menuisier, Potin, les Devick (?), les Moreau, ma tante viennent me prendre presque de force et alors je me promène un peu. Mon tableau en plein air est abandonné, vu le mauvais temps qu’il a fait.
J’en ai fait un autre (toile de 15).
La scène se passe chez le menuisier; à gauche, la femme essaie au petit, qui a dix ans, le costume d’enfant de choeur; la petite fille assise sur une vieille caisse, regarde son frère, ébahie; la grand-mère est auprès du poêle, au fond, les mains jointes, et sourit en regardant l’enfant. Le père, près de l’établi, lit “La Lanterne” et regarde de travers la soutane rouge et le surplis blanc. Le fond est très compliqué, poêle, vieilles bouteilles, outils, un tas de détails un peu bâclés naturellement.
Je n'ai pas le temps de finir, mais j’ai fait ce tableau pour me familiariser avec ces choses. Des êtres en pied, le plancher, les autres détails m’épouvantaient, et je ne me risquerais qu’en déspérée si je devais faire un tableau d’intérieur. Maintenant cela me connaît, non pas que je le fasse bien, mais je n’en ai plus peur, voilà.
Les têtes de mon premier plan ont trois doigts de hauteur à peu près.
Et il y a eu les robes et tout à faire, je n’ai jamais fait que du nu, sauf dans mon méprisable tableau du Salon. Et des mains ! il y a six mains et demie.
Le frère du président Grévy vient d'être élu sénateur, un autre frère est gouverneur de l’Algérie. L’honnête homme, le rigide citoyen Jules Grévy aurait dû comprendre cela. Albert et Paul sont pourvus grâce à Jules le président. Ça n’est pas convenable .
Du reste la politique actuelle m’attriste. On ne sait plus où sont les bons. Tous ceux qui le paraissent deviennent mauvais au pouvoir. Il n’y a donc pas de gens absolument scrupuleux ? Et faut-il donc inventer des lois tellement restrictives que l’on soit forcé d’être honnête et scrupuleux ? Hélas, hélas. Est-ce que la Belgique et l’Angleterre seraient encore ce qu’il y aurait de mieux ? La monarchie constitutionnelle alors. Mais la monarchie me révolte quand elle ne m’attendrit pas. Cet après-midi je me suis presque surprise plaidant pour Napoléon III et tombant les révolutionnaires.
Non, mais des excès partout ! Le laisser-aller des nobles produit l’extrême misère du peuple qui lorsque cela n’est plus nécessaire commet des atrocités !
Et chez tous les peuples ! des commencements pénibles, un moment de grandeur puis une décadence effroyable et répugnante. Je m’inspire de l’élection Grévy et envoie une complainte en prose au “Gaulois” mais je ne crois pas qu’il l’imprime puisqu’il critique tout... il faudrait un journal comme j’en ai eu le projet l’autre jour (livre 8 petit format) .
Du reste, je n'ai jamais eu la persistance de mener à bonne fin un écrit. “L’événement” arrive, j’ai l’idée, je fais le brouillon et, le lendemain, je vois dans les journaux un article qui ressemble au mien et rend le mien inutile, que je n’ai du reste jamais ni fini, ni mis en état convenable. La persistance en art me montre qu’il faut un certain effort pour vaincre la première difficulté: il n'y a que le premier pas qui coûte. Ce proverbe ne m'a jamais tant frappée.
Et puis, il y a aussi et surtout la question de milieu. Le mien peut se qualifier, malgré la meilleure volonté du monde, d'abrutissant. Les gens de ma famille sont ignorants et ordinaires. Puis il y a Mme Gavini, une ou deux fois par semaine, qui est une mondaine par excellence. Le dimanche chez elle, il y a du monde, mais comme on vient simplement en visite on cause rarement, puis vous connaissez les habitués, la Mouzay, de Daillens est celle qui me relève le plus; la Cerny, une bête; quelques jeunes gens incolores. Aussi, je vous assure que si je ne me renfermais si souvent avec moi et mes lectures, je serais encore moins vive d’intelligence que je ne le suis.
[Dans la marge: C’est parce qu’elle était déjà malade qu’elle est mécontente de tout.] [phrase ajoutée Mme Bashkirtseff ?)
J'ai l’air de briser les vitres et parfois personne n’a plus de difficulté à se produire ! Souvent je deviens imbécile, les mots se pressent dans la bouche et je ne puis parler. J'écoute, je souris vaguement, et c’est tout.