Journal de Marie Bashkirtseff

Saint Amand est venu.
Tony a trouvé le portrait excessivement ressemblant, bien dessiné, assez bien modelé et pas bien peint.
Soutzo a pénétré dans les salons les plus rébarbatifs du Faubourg. Les journaux le citent.
Peu de monde, Mmes Gavini et Richaud; Goldsmid, Tchoumakoff, Morgan, Turquan et Antoine Gavini. Anitchkoff et Pélikan font un whist au salon bleu.
Cet animal de Soutzo n’est pas venu, les Audiffret reçoivent aussi le samedi et naturellement il y est.
Voyez-vous il faut en prendre mon parti, c’est fini. Jeudi soir je lui ai parlé de plusieurs mariages pour lui comme si je n’étais ni femme ni jeune fille. Pourquoi voulez-vous qu’il s’entête. Il se serait entêté s’il m’aimait. Mais il ne m’aime pas. Vous rappelez-vous Marie Audiffret dissuadant son frère d’aller chez nous et m’arrangeant de la belle façon, j’avais à peine seize ans et elle en avait quinze.
Mme de Bailleul fait toute cette cuisine. En somme qu’est-ce qui... pourtant n’ai-je pas parlé ni de me marier avec ce garçon ? Mais j’ajoutai immédiatement que c’était impossible. Oui, mais c’est tout de même... Suis-je assez heureuse, ai-je assez de chance ! Et les A m’en feront voir bien d’autres encore, n’est-ce pas curieux. Et quand je faisais semblant de trouver mauvais qu’on admît ce garçon toujours, ma famille disait que je suis bête. Ah ! mes pauvres amis je devrais m’enfermer et travailler puisque cela me fait prendre la vie en patience, et ne voir personne, personne, personne.
Et les oreilles qui me tintent, qui me tintent.
Voyez-vous cela me fait venir les larmes aux yeux, car en vérité je suis par trop malheureuse. Ce soir nous irons au cirque et Antoine nous accompagnera.
C'est tout de même bête d’être battue par cette petite cruche. Ah ! si j’avais voulu épouser je serai triomphante mais je passe pour avoir une si grosse dot.
Ne l’ai-je pas traité de coureur de dot l’autre soir parce qu’il disait qu’il ne voulait pas épouser la petite Audiffret.
Nous étions déjà à table quand Soutzo est arrivé. Ma tante lui avait paraît-il permis de venir dîner. Je suis froide mais seulement pour rire.
Antoine vient et nous allons au cirque tous les quatre. A gauche j’ai Antoine, à droite ma tante et Soutzo à côté de ma tante. Juste au-dessous de moi, ma robe touchant presque des épaules Alexandre Larderei avec Marie Delannoie qui est une ravissante créature. Il y a comme cela des contacts curieux, mais ce Larderei ne me rappelle rien sinon que Naples et Sorrente sont de beaux pays et que je voudrais y retourner. Beaucoup de figures connues, Morgan, Plancy, Bertin, Mme Richaud etc.
A la sortie nous nous retrouvons avec les Gavini que nous reconduisons jusqu’à la place Beauveau.
Gavini et moi causons du portrait du Prince Jérôme pour la prochaine exposition.
Soutzo hargneux et sombre nous accompagne jusqu’à chez nous. Il va chez Mme Franckenstein, une Russe qui reçoit beaucoup l’ambassade et la colonie.
Voilà le drame. Il n’y a pas de paroles pour exprimer à quel point j’ai assez de cette éternelle humiliation
On ne croira jamais que je suis enterrée volontairement. Et ma tante qui est bête au point de dire que notre ambassade est une saleté. Après cela il faut tirer l’échelle.
Non, non, non, je suis par trop malheureuse !
Et tous mes grands airs et mes dédains de tout, quelle piètre mine cela doit faire aux gens qui savent que nous n’avons aucune situation ici. Ça c’est le combe du malheur. Il vaut mieux mourir. Il faut que cela finisse...
Il faut mourir. Il vaut mieux se casser la tète que de vivre ainsi.
Et cette mère qui est allée en Russie, au moins si cela servait à quelque chose ! Je lui écris à l’instant.
- “Il y a a partout et tous les jours des soirées et des bals, tout le monde vit, même de plus misérables que nous et je suis seule enterrée vivante.
Au lieu de faire maigre et d’aller aux Eglises, songez que l’enfer que vous me faites ici bas vous vaudra un enfer éternel là-haut si vous y croyez.
Ne pleurnichez pas sur mon manque de sentiments, la belle existence que je mène a tué tout espèce de sentiment excepté celui de l’exécration que je voue à ceux qui me tourmentent.” Au lieu de pleurer allons dormir. Si je suis parvenue à agacer Soutzo, dit Casimir, ce sera peut-être une petite consolation mais non, Antoine est trop laid, il n’y croira pas. J’étais couchée et je me lève pour dire que je suis en larmes. Si j’avais des invitations partout il est probable que je ne sortirais pas beaucoup, aimant le travail. Mais prisonnière forcée II! Ce sera donc toujours comme cela !
Voilà cinq ans, voilà cinq ans que je crie que cela doit finir et voilà cinq ans que je suis torturée toujours avec une égale cruauté. Je voudrais me cacher, ne voir personne. Et demain il faudra aller chez les Gavini, ils vont trouver drôle que je les abandonne, mais c’est un tel supplice de sortir ainsi ! Ah ! mon Dieu ayez pitié de moi.
Puisque je suis si malheureuse, pourquoi ne pas mettre fin aux tracas de ce genre en me mariant ? Il paraît que j’ai la conviction morale qu’un jour viendra où je vivrai puisque je ne veux pas m’enchaîner avec un monsieur ordinaire.
Et puis c’est une atrocité provisoire changée en une médiocrité éternelle.
Je n’ai pas le courage de renoncer à tout espoir.
Et puis me marier c’est abdiquer... Mais tenez si je fais le portrait du Prince l’année prochaine ce sera encore une chose appropriée au reste. Trouvez-moi donc un modèle moins sympathique (moralement) et qui ait moins de partisans...Oh ! si ma mère me rapportait un soulagement de là-bas, mon Dieu faites que cela soit, je...