Journal de Marie Bashkirtseff

Tony est venu ce matin à l’atelier et m’a dit que c’est excessivement ressemblant, très bien et ça va bien. Julian aussi ! Je fais le portrait d’une camarade.
Promenade au Bois avec Adeline.
A sept heures Soutzo jusqu’à dix heures et demi... Eh bien je ne sais trop que dire... ma tante est restée là toute la soirée et cela ne m’a pas amusée. Nous avons fait des traductions latines.
Ce garçon là a quelque chose des gens de mon pays, il s’en rapproche et je ne suis pas une “étrangère” pour lui. A dîner j’ai inventé une histoire à laquelle ma tante elle-même a été tellement prise qu’elle cru deviner le nom du héros.
J’ai parlé de 200.000 francs de rente, de jeune homme amoureux de moi , m’émerveillant sur la rareté d’un amour français pour une jeune fille étrangère. Un nom illustre et parisien, 200.000 francs de rente.
On me le propose. J’en ris et on parle comme si Soutzo n’existait pas. Ce à quoi il a l’air de me répondre en disant qu’il partira probablement pour Bruxelles comme secrétaire de légation.
Comme c’est distingué, est-ce qu’on sert son gouvernement quand on s’appelle comme vous !
Il a l'air refroidi par mon histoire et moi par son départ. Et jamais je n’ai été mieux disposée pour lui. Mais enfin... finir ainsi, n’est-ce pas ce n’est pas possible... Je me suis tellement exagérée aux yeux de tous que je suis obligée de faire une fin brillante. Adeline trouve que ce garçon-là a tout ce qu’il faut... ? Grand nom, oui; puisque son grand-père a régné sur la Roumanie.
Bien élevé, instruit ? Oui. Intelligent ? oui, assez. Physique ? pas mal, même bien. Taille moyenne, des muscles effrayants à en juger par ce qu’on voit et par sa forme en général. Il doit être fort comme deux turcs. Une mâchoire large, des narines assez larges et quelque chose... d’aplati dans le nez (qui est régulier et bien) qui donne à la physionomie comme un air de là-bas, bulgare, turc, que sais-je. Des cheveux très noirs, une bouche qui va avec le nez et les mâchoires. Mais de très beaux yeux qui ont un vague troublant grâce à leur myopie, grâce à cette myopie aussi ces yeux recouverts d’un pince-nez ne doivent pas troubler grand monde. Un teint très pâle et mat. Il me rappelle un peu le célèbre Fiouloulou qui avait quelque chose d’un sphynx. Mais le trait dominant de l’homme au physique, ce sont ces muscles prodigieux qui me font penser à Bagatelle (le bulldog) qui d’une caresse de sa pattte peut renverser un enfant de six ans et qui lorsqu’elle est très contente renverse facilement un homme; cette bête a eu un break qui lui a passé sur le dos et les pattes et elle en est revenue. Quant au moral je crois que c’est un très bon garçon, excellent cœur et très impressionnable, moi je le fais souvent rougir, il est vrai qu’on dit que je l’abrutis... J’ai envie d’aller à un bal pour me promener et danser avec lui... et puis... j’ai envie d’aller au bal.
Donc au moral c’est le meilleur fils du monde et la preuve c’est qu’il s’est imposé, il s’est faufilé dans l’intimité ici, qu’il ne gêne personne... si je l’épousais ? Combien a-t-il ? 20.000 francs par an peut-être et il y a les 20.000 francs de rente de la mère auxquels on ne peut toucher.
La Princesse est folle et habite une villa à la campagne où on la garde. Je crois qu’il aura au moins 40.000 francs par an. Moi j’en aurai en me mariant 50.000 au moins.
On ne peut pas vivre définitivement avec cela. Et puis est-il suffisamment allié et à qui ? Je suis, j’ai été et je serai très attaquée, il me faut des appuis solides. Enfin c’est fou, mais où parlerai-je sans hypocrisie de choses folles si ce n’est ici ? Qu’est-ce qu’il a pensé en sortant d’ici ?
Il est évident qu’avec ma fortune je pourrai toujours trouver un titre et 20.000 francs de rente et des alliances et que sais-je.
Songez-donc, 50.000 francs tout de suite et le double après. Oui mais comment sera l’homme ? Le duc de Rivoli qui a 40.000 et dont le fils aîné aura 20.000 de majorat du prince d’Essling, le frère aîné qui ne se mariera jamais, le duc de Rivoli, Masséna, vaut 50.000 francs et le double après, mais il a quarante-sept ans, il est petit et Soutzo dit justement que le vice est gravé sur ses traits. Et puis il veut une femme qui n’aille pas dans le monde, il sera assurément tyran; les princesses russes l’ont dégoûté de tout ce qu’on pourrait peut-être appeler libéralisme chez les femmes. Ensuite il a trompé tant de maris qu’il aura toujours peur que sa femme le trompe... Mais il est Masséna, duc de Rivoli et sera prince d’Essling. Adeline dit que s’il elle avait une fille unique elle la lui donnerait comme au cœur le plus honnête et le plus droit quoiqu’égoïste et philosophe.
Et Rivoli je ne sais pourquoi, ne me répugne pas, tandis que les autres chercheurs de dot me sont odieux. Soutzo est un camarade, il est de la famille, je n’en ai pas peur. Vivant comme je vis je ne trouverai jamais rien. Personne ne me voit et puis la peinture vous comprenez, il me faut un mari commode qui ne me la fasse pas abandonner. Un Français titré s’il m’épouse ce sera pour vivre à sa guise... non c’est une horreur. A quoi tendent les conclusions du rapport ? Et puis ajoutez à cela que j’ai vingt-et un ans et que bien que comme bêtes les femmes le sont mille fois moins que les hommes, elles le sont tout de même un peu et il est très curieux avouez-le de savoir ce que c’est que d’être aimée... Je crains d’avoir parlé crûment mais ne cherchez rien de grossier dans ces paroles.
J’ai cru devoir le dire car je pense que ces choses-là doivent être pour quelque chose dans les décisions des jeunes filles... N’est-ce pas ? Et puis vous savez j’écris au jour le jour et l’impression de la veille s’efface le lendemain.
Seulement je trouve que ce Soutzo a fait de grands progrès.