Journal de Marie Bashkirtseff

Ma peinture va beaucoup mieux. A trois heures je vais chez Tony et tout en cherchant son adresse chez M. Boulanger (le peintre) il m'arrive de passer devant le 10 bis de la rue de Boulogne, Boulanger étant au 6 bis. Tony est vraiment très bon, il ne m'a pas dit grand chose de plus que l'autre jour, mais avec des amplifications et puis il m'a fait les honneurs de son atelier et s'est mis à ma disposition pour tout ce que je voudrais avec une bonne grâce vraiment charmante et approuvant fort la location de l'atelier. Il promet même de venir voir pour les arrangements, l'éclairage etc. Quand il arrive à l'atelier il ne dit ni bonjour ni adieu, aussi ai-je eu envie de rire lorsqu'il m'a descendu les toiles qu'il me donne à copier jusqu'à ma voiture en tirant son chapeau.
J'écris avec ma dernière peinture devant les yeux... c'est la première qui me cause une certaine émotion. C'est encore bien faible mais il y a déjà quelque chose qui y chante...
Ce soir dîner. M. et Mme Gavini, M. de Morgan, le comte Chaudordy, M. Géry, la Princesse et ses deux fils. Bojidar vient d'être reçu bachelier. Le dîner est très gai, la soirée aussi pendant laquelle arrivent M. et Mme Berthe. Moi je me fais faire la cour par les vieux, je coquette, je parle d'Emile de Girardin, de politique, je m'insinue, j'intrigue... Gavini et Géry me font comprendre bien des choses d'"Eugène Rougon" de Zola. Une femme qui n'a rien à perdre est une créature puissante et on peut faire bien des choses avec des hommes mûrs... Tenez, si je voulais et si ces deux vieux étaient plus importants je pourrais les entortiller très facilement... Mais... voilà, cela serait inutile et puis j'y risquerais trop.
Le jeune Gabriel n'est pas venu en alléguant son concours de secrétaire d'ambassade mais son père et la mère Gavini dévoilent brutalement qu'il a quelque chose au cou qu'on a été obligé de couper. Une maladie bête enfin, je sais le nom, mais je ne puis ni dire ni écrire de ces choses courantes et repoussantes que tout le monde dit partout.
J'admire Zola mais il y a des choses que tout le monde dit et que je ne puis me décider à dire, ni même à écrire, pourtant pour que vous ne pensiez pas que ce sont des horreurs je vous dirai que la plus forte est le mot purger.
Je suis fâchée de placer un tel mot ici, je n'hésite à dire ni canaille, ni d'autres choses de ce genre, mais quand à ces petites saletés innocentes elles me dégoûtent.
Pauvre Gabriel, quelle indigne digression à son sujet.
L'année passée Multedo a eu la même chose et il est venue avec un petit carré de papier anglais sur la nuque raconter à maman qu'on lui avait coupé ça le matin et qu'il a vu couler son sang et comme maman ne disait rien il ajouta avec fatuité que c'était un sang "rouge, éclatant, riche, puissant". Sans doute pour la décider à lui confier le bonheur de sa fille.
Quelle abominable horreur ! moi j'écoutais à la porte.