Journal de Marie Bashkirtseff

Si pendant plusieurs jours je ne dis souvent rien c'est que je ne trouve pas intéressant de vous entretenir de Laferrière, de chapeaux ou autres, histoires de ce genre. Je continue toujours mon aimable existence de recluse et hier 13 novembre j'ai eu vingt et un ans. Mais cela est un détail.
Ce soir je l'ai dit à ma mère, on ne croit jamais aux menaces jusqu'au jour où cela arrive, et si je me suicide, cela lui causera bien plus d'ennuis que de se déranger un peu pour moi à présent. Ce sera ma vengeance. Je pense avec plaisir à cela, elles payeront pour tout ce qu'elles me font souffrir. Et moi qui m'enrageais contre elles... de ce côté donc tout va bien. Elles seront tout de même un peu dérangées les pauvres chères femmes. Mais je voudrais bien me satisfaire d'une autre façon. La perspective de leur grimace à ma mort adoucit bien un peu ma rage contre elles mais...
Jusqu'à présent j'étais charitable pour mes semblables, je n'ai jamais dit ni répété le mal que l'on dit, j'ai toujours pris la défense de n'importe qui attaqué en ma présence avec la pensée intéressée que l'on en ferait peut-être autant pour moi, j'ai toujours défendu même ceux que je ne connaissais pas en priant Dieu de me le faire rendre, je n'ai jamais eu sérieusement l'idée de faire du mal à qui que ce soit et si je désirais la fortune ou la puissance c'était avec des idées de générosité, de bonté, de charité dont la grandeur m'étonne. Mais cela ne me réussit pas. Je continuerai bien à donner vingt sous à un pauvre dans la rue parce que ces gens-là me font venir les larmes aux yeux mais je crois bien que je vais devenir mauvaise.
Ce serait beau pourtant de rester bonne tout aigrie, malheureuse et assommée que l'on soit. Mais ce serait amusant de devenir méchante, mauvaise, calomnieuse, nuisible... Puisque cela est égal à Dieu et qu'il ne me tient compte de rien. Du reste il faut croire que Dieu n'est pas ce que nous nous imaginons. Dieu c'est la nature même peut-être, et tous les évènements de la vie sont présidés par le Hasard qui amène quelquefois des coïncidences étranges et des évènements qui font croire en une Providence.
Quant à nos prières, à nos religions, à nos conversations avec Dieu ... je suis payée pour les croire inutiles.
Saint-Marceaux a laissé ses cartes.
Se sentir une intelligence, des forces à remuer le ciel et la terre et rester enfermée, morte.
Je ne crie pas mais tous ces tourments s'écriront en rides sur mon visage, on croit que cela ne fait rien lorsqu'on se tait, mais ces choses-là reviennent toujours à la surface.