Journal de Marie Bashkirtseff

Ces gens-là représentent parfaitement la société banale, raisonnable et terre à terre. J'y vais chercher les appréciations de tout le monde et les règles de conduite courantes. On parle aussi de mariages tels qu'ils se font tous les jours. J'ai enfin consenti à avouer que j'aurai 100.000 francs de rente en me mariant, plus du double ensuite. Que ma famille a 400.000 francs de rente, que ma tante est fort riche et me donnera tout. J'ai ajouté pourtant que mon père mangeait beaucoup et j'ai paraphé tous ces mensonges en déclarant que sous aucun prétexte je n'épouserais un homme ayant moins du double de ce que j'ai. De cette façon je gagne la considération que procure l'argent et je m'évite les spéculations des chercheurs de fortunes... jusqu'à un certain point. La mère Gavini me tire mon horoscope et me dit qu'elle me voit à l'âge de trente [ans] à la tête d'un salon et ne m'occupant que de politique et succédant à Mmes de Lieven, Troubeskoy etc. Mais pour cela il faut se marier.
- Certainement Madame, mais je veux qu'il soit très riche.
Elle me parle de M. de Rivoli, je fais semblant de [le] dédaigner mais en réalité je n'ai pas assez d'argent pour cela. Tout cela est bien dégoûtant.
Jusqu'à présent je ne voulais pas qu'on dise que je suis riche mais depuis que M. de l'Ariège a failli apparaître dans le lointain je le veux au contraire. Ce petit vaniteux serait plus vite attiré par l'orgueil qu'on déploierait que par quoique ce soit au monde.
Mais ma vie est finie. Il n'y avait que Cassagnac pour moi...
Je crois que je dis vrai et quoiqu'on en pense, c'est vrai. Est-ce affaire de cœur ou est-ce que nous serions vraiment bien assortis ?... je ne cherche même pas. Je partirai demain, il faut une diversion, il faut un changement.
La fille Acard, beauté à moustache; à quarante ans elle aura de la barbe. La mère Couvelet, le petit beau-frère. Ô ignominie. Oui, il a fallu aimer cette créature pour avoir fait de telles stupidités !
On rit quand je parle de l'honneur de Cassagnac, je veux dire de cet honneur pour ainsi dire... supérieur et subtil qui s'opposerait à ce mariage. On ne croit pas à sa chevalerie. C'est égal.
Il aurait pu épouser quelque fille d'épicier à millions. Il l'a aimée au moins pendant un instant. Blanc dit qu'elle était sa maîtresse... Quoiqu'il en soit cela ne change rien à l'affaire.
Je ne veux pas me marier en France.
J'irai me marier en Russie l'hiver 1880-1881. C'est-à-dire l'autre hiver. J'aurais vingt-deux ans.