Journal de Marie Bashkirtseff

Après l'atelier nous allons chez la couturière de Mme Gavini où nous la trouvons. Ma tante a été chez les Basilewsky ou elle a vu la Linsingen, cette sale baronne, la complaisante des Souvaroff, Doubelt, en échange de quoi elle est souvent entretenue par ces dames, elle, son mari, ses enfants et son amant.
Cette délicieuse créature va partout, chez la princesse Mathilde, chez les princes d'Orléans, aux ambassades, chez le Gouvernement.
Alors vous comprenez dans quel état je suis. Mais je ne veux pas me tuer. A quoi cela servirait-il ? Je suis aussi bien morte ici que je le serais là-bas. Si ce n'est qu'un changement d'obscurité et d'oubli, ce n'est pas la peine. Le repos ? Est-on bien sûr d'y trouver le repos. Une fois morte ce sera bien fini tandis qu'en vivant... j'en sortirai peut-être. Ah ! bien oui...
Non voyez vous, il n'y a pas à dire, il n'y a pas en dire. Il faut une sortie ! Il faut vivre comme les autres ! Et cette diablesse de société actuelle si variée, si commode, si amusante... cela me met dans des désespoirs et dans des rages folles. Il faut en sortir, il faut.. Mais comment !
Et je n'ai que Dieu !
- Je ne vais pas à l'atelier parce que je pleure à chaudes larmes toute la soirée sans pouvoir me retenir.
J'écris pour vous rappeler qu'il n'est pas aussi gai que vous semblez le croire d'être enterrée à l'âge heureux de vingt ans. Seulement ne prenez pas mes plaintes pour des injures personnelles comme c'est votre habitude. Je m'ennuie de la façon la plus formelle et la plus définitive. Il ne faut pas croire qu'un voyage à Versailles soit le comble du bonheur. Et cette énorme félicité même est gâtée par notre façon de vivre, car enfin ça a l'air drôle des femmes qui ne vont nulle part et qui ne connaissent personne. Vous me dites que je me marierai.. Très bien. Mais est-ce une raison pour vivre enterrée ? Et supposez que je ne me marie pas du tout ? Alors quoi ? Est-ce que je dois rester toute ma vie enfermée à m'embêter à aller de temps en temps me commander des robes. Ce n'est vraiment pas sérieux, vous ne pouvez pas croire que ce soit une existence et dormir sur vos deux oreilles. Tout le monde sort, tout le monde se voit il n'y a que moi de condamnée à la réclusion pour je ne sais quel crime. Chaque fois que je vous disais cela vous me répondiez que je suis amoureuse de quelqu'un, cette fois je crois on ne peut pas inventer des saletés de ce genre et je suis grande.
D'ailleurs je suis bien bête de vous raconter cette histoire, vous la savez mieux que moi mais faites semblant de ne pas y croire pour m'enrager. Maintenant quel nouveau scandale va-t-on inventer sur votre exil à Nice ? Au lieu d'y jouer le rôle de la duchesse d'Acqua Viva (notre ancienne propriété une déclassée avec trois grandes filles. Ancienne actrice) vous feriez peut-être bien de vous remuer pour moi la dixième partie autant que vous vous remuez pour votre cher Georges que la peste étrangle, étouffe et défigure pour l'éternité.
Je sais que vous allez immédiatement écrire à ma tante pour lui demander pourquoi j'écris cela et ce qui est arrivé. Inutile. Il n'est rien arrivé. Je resterais peut-être tranquille si nous vivions dans un désert. Mais les bruits du dehors arrivent, on entend ce qui se passe et toutes ces rages amassées pendant des mois viennent un jour vous étrangler et vous donner l'envie de vous expédier dans l'autre monde. Il me semble donc que vous pourriez vous donner un peu de mal et écrire à vos ravisssants Anitchkoff, ces chers et dévoués amis si élégants, aristocrates et haut placés pour qu'ils trouvent moyen de vous donner une lettre pour quelqu'un de l'ambassade, enfin qui vous présente car en dehors de l'ambassade les étrangers ne peuvent rien et tous ceux qui vous diront le contraire sont des idiots ou des menteurs. Vous pourriez aussi écrire à la princesse Galitzine, elle a je crois des parents ici.
Enfin vous pourriez écrire à Pelikan. Voilà trois personnes que je vous indique. Seulement je vous prie ne leur écrivez pas que vous désirez me faire danser "au moins une fois, au bal". Dites simplement qu'habitant Paris vous avez besoin de vous y faire des relations (tout le monde comprendra ça, tout le monde sait que c'est naturel et indispensable, tout le monde excepté vous).
Je ne crois pas vous demander là quelque chose... de bien extraordinaire et j'espère que la très sainte et très intelligente Dina ne pensera pas que cela puisse nuire à votre santé.. Seulement il ne faut pas écrire dans un an mais tout de suite. Dans un an nous serons peut-être tous heureusement pourris.-
Cette épitre a été littéralement "arrosée de mes larmes" comme dans "Paul et Virginie".
Je suis contente au bout du compte, plus je serai tourmentée plus sûrement je serai récompensée.
Je suis enrhumée et Rosalie attribue à cela mes yeux rouges et comme je plaisante elle y croît.