Journal de Marie Bashkirtseff

sans trop de vanité... d'ailleurs ce garçon doit être fat et ce n'est pas sa faute. Tout le monde lui fait la cour. Le duc de La Rochefoucauld-Bisaccia a gravi les degrés du perchoir présidentiel pour parler au petit secrétaire, comme s'il ne pouvait attendre de le trouver dans le passage ou aux abords de l'hémicyle où ce jeune millionnaire passe et repasse car j'ai rarement vu quelqu'un se remuer autant, monter, descendre, saluer des députés de toutes nuances et principalement les aristocrates de la droite, ouvrir et fermer des tiroirs, remuer des papiers. Il est vrai que cela fait valoir la haute taille et la jeune souplesse du corps, pourtant je ne crois pas qu'il soit assez artiste pour faire ces calculs. Le front me semble bas mais c'est un peu la coiffure, autant que j'ai pu voir la figure est très belle sans aucune fadeur, ni mollesse. Je ne sais si c'est que je crois que ma tante le regarde trop ou que je m'en occupe intérieurement, mais j'évite de le regarder, comme une mauvaise action, tellement j'ai peur qu'il pense que je le regarde.
Cela me contrarie un peu car je ne puis bien voir la figure et savoir s'il y a quelque chose qui la gâte.
D'ailleurs à quoi bon tout cela ?
Nous sommes allées prendre Mme Gavini pour aller au Bois.
Ma tante a eu un accès de joie en voyant le petit Arnaud et moi j'ai piqué un soleil comme au temps où je m'éprenais de noms ou de fortunes et des figures de jeunes gens que je rencontrais à la promenade ou au théâtre. Vous savez bien qu'il ne m'est jamais arrivé de regarder un homme sans savoir qui il était et même si cela m'arrive un jour je suis sûre que ce sera un homme bien. Ma pauvre tante jubile et se dit à part que tous mes tourments sont finis, que je vais épouser ce prince charmant et elle est heureuse car bien que passablement engourdies ces dames sentent légèrement ce que je souffre.
Moi, je serais sincèrement, naïvement, véritablement et profondément étonnée s'il m'arrivait la moindre chose agréable.