Journal de Marie Bashkirtseff

A propos ! Paul court chez les journalistes pour imprimer quelque bonne chose sur le prince Eristoff. Aujourd'hui il a rencontré Cassagnac et ils se sont promenés ensemble et il lui a raconté son affaire et le grand homme a approuvé et s'est intéressé et en parlant a daigné charger Paul de ses salutations pour tout le monde et surtout pour Mademoiselle.
Mademoiselle revient du "Palais Royal" où elle est restée derrière sa tante à rire de la pièce. Mademoiselle est abrutie et la preuve c'est qu'elle va dans les théâtres pour voir des pièces, elle a besoin de s'étourdir. Mademoiselle est devenue laide, Mademoiselle n'a plus confiance en elle ni dans le présent ni dans le futur, Mademoiselle est arrivée à l'apogée de son bonheur ce qui la console car cela va changer d'une façon ou d'une autre. Et la peinture !!
Oui, comme la semaine est ébréchée elle va faire une nature morte.
Mademoiselle dit bien le bonsoir à M. de Cassagnac que Paul a trouvé "abruti, jaune, sale, tout à fait tombé, cela m'a même étonnée" et lui souhaite autant du plaisir dans ce monde qu'elle en a elle-même. Il y avait du moins une étincelle de vie quand elle pensait du bien du susdit Cassagnac mais à présent elle s'en moque pas mal et elle se demande ce qu'elle va faire... Se griser ou se pendre ?
Pour m'échapper j'ai lu toute la journée, ce qui m'a fatiguée. Ma tante a acheté des Saxe en mon absence, le salon bleu va en être rempli.
Le prêtre est venu ce soir.
Rosalie a vu Cassagnac toujours sur le Boulevard : - Je ne l'ai jamais trouvé beau mais à présent ! Est-il noir, est-il jaune; il n'a plus c't [sic] air crâne, il est comme fini. On dirait vieilli de dix ans. Ah ! ça ne lui profite pas à Popaul. C'est bien sûr son élection qui lui donne le trac. Et puis il [Mots noircis: est là à se promener tout seul] comme un désespéré. Plus de chic du tout.
Cela me rend gaie moi et tenez il me vient une idée, je dirai même une certitude. Est-ce qu'il ne vous est jamais arrivé parfois d'avoir comme ça, sans rime ni raison une certitude violente, certitude tombée du ciel mais qui ne trompe jamais. Je le dirais si ce n'était si bête à dire et si mes lamentations ne m'interdisaient sous peine de ridicule ces intuitions [Mot noirci: folle] de femme heureuse. N'importe, eh bien je suis sûre que le Défunt me regrette. Mon Dieu quand cela ne serait que parce que tous les hommes croient l'inconnu meilleur, et parce qu'il en a peut être assez et puis un peu de ce d' "j'aurais mieux fait je crois d'épouser Célimène" qui se retrouve fatalement chez tout le monde, à un moment donné.
Il va chez Rouher maintenant, sans sa femme. Non, là, vrai ce n'est pas parce que c'est moi, mais il a fait là un fichu mariage.
Quelque voyou qu'il soit, c'est quand même quelqu'un dans son parti. Enfin c'est un homme connu, considérable, il aurait pu trouver quelque fille de marchand... Mais ça. C'est une grande bête que ce Cassagnac, il s'est laissé rouler par les prêtres et s'est fourré dedans avec cet air immense qui est si comique quand on voit ou croit voir à travers. Et ce soir, pour en [Mot noirci: revenir] à ma solitude, le mari d'Acard m'aime presque.
Dès demain je me remets au travail. Je me donne encore un an. Une année pendant laquelle je travaillerai plus ferme encore qu'avant. A quoi sert le désespoir ? Oui c'est une phrase qu'on dit quand on en est un peu sorti, mais quand ça vous tient. J'ai fait de la musique, cela m'a bien disposée pour entendre dire que le Défunt avait l'air fichu, et quand la sincère Rosalie eut dit son impression j'ai pu penser à la peinture et à tout le reste.
[Mot noirci: Enfin,] mon ange le désespoir ne fera rien venir et puisqu'il n'y a rien à faire travaillons: Je pourrai toujours me décourager après. Puisqu'il faut traîner cette vie. Dans l'espérance d'un sort meilleur, occupons-la.
Je n'ai rien trouvé pour en sortir., alors que je lise ou dessine n'est-ce pas la même chose ? Savez-vous que voilà de singuliers raisonnements pour m'amener à travailler.. Ce n'est même plus un pis-aller ! c'est que je crains qu'après je ne me dise: si au lieu de rester à l'atelier tu avais songé à toi tu aurais peut-être trouvé..
Ce que vous voudrez ! Il y a peut-être moyen mais je ne sais que faire.
Voyez-vous c'est atroce mais je reviens toujours à la possibilité d'amener Bashkirtseff ici.. Ah ! bien oui ! Savez-vous ce qu'il fait ?
Il remet sa maison à neuf pour nous recevoir. Nom d'un chien, j'y ai été et cela suffit. Mes mères sont incapables de rien et moi j'ai la bassesse d'avouer que je suis incapable de les pousser et puis cela n'aboutirait pas. J'ai beau chercher, maman toute seule... ni intrigue ni alliance; nous n'avons rien pas même assez d'argent pour éblouir.
Ah ! si nous étions inconnus ! Ce qui me tracasse c'est qu'il y a eu des gens qui sont arrivés avec rien et j'ai honte d'avouer que je n'ai pas leur habilité ni leur génie, je ne puis me refuser ce génie, inde ira et recherches inutiles et énervantes. Nice nous a tués. C'est au moment où l'on renonce à chercher qu'on trouve. De toutes façons la peinture ne peut me nuire... C'est que je ne suis pas du tout secondée !..
Au contraire. Va, mon ange donne-toi des excuses pour cacher ton manque d'intelligence.
Nous mettre à faire le tour du lac, à courir les théâtres ? Cela nous attirera quelques hommes et des tourments d'amour-propre sans fin ! Il faut pour cela le retour de la famille de Nice. Ce qui me trouble ce sont ces histoires qu'on entend: Alors avec sa tante ou avec sa fille ou avec sa mère, elle se mit à etc. etc. et fit tant qu'elles finirent pas être reçues de... etc. etc. Romans ! Chanson. Oh ! voyez-vous !!!! J'écris, je pense, j'invente, je songe ! Et puis je m'arrête et c'est toujours le même silence, la même solitude, la même chambre. L'immobilité des meubles me semble comme une provocation, une moquerie !
Je suis là à me débattre dans ce cauchemar pendant que les autres vivent 11!
La gloire ? Zut la gloire. Je vais me marier à n'importe quel sujet pour vivre comme tout le monde... A quoi bon retarder ce dénouement ? Qu'est-ce que j'attends. Dans quinze jours Mme Gavini me mariera avec un vicomte ou un marquis qui aura 6.000 de rente et qui me conduira partout. Oh ! du moment que je supprime la peinture le champs est vaste. Alors... il faut aller en Italie et se marier là. Pas en Russie, un Russe acheté serait chose affreuse.
D'ailleurs en Russie je me marierais facilement surtout en province mais pas si bête moi. A Pétersbourg ? Eh bien si mon père voulait il pourrait peut-être nous y faire passer un hiver; oui, pour cela il nous invitera à la campagne en promettant tout et après par un retour infernal à lui familier il dira: j'ai cru que c'était pour vivre en paix, en famille, avec ton père. Ou bien il me proposera des partis sortables, mais qui sont les plus outrageants à cause de leur médiocrité même. En Italie risquer la chance, dans la rue ? Pourquoi pas en Espagne ? Bef ayant cet appartement et la villa se mettre à voyager et nous ruiner.
Dans un an alors, le bail sera fini, alors nous voyagerons pour me chercher un mari, un moyen d'en sortir, veux-je dire. Hum... Et la gloire et la peinture ? Ce soir c'est du chinois pour moi.
A Pétersourg il y a les Anitchkoff et Mme Antonsky. Cela me fera des moyens de me montrer, à l'Opéra et même à un grand bal quelconque... et l'Italie et l'Art ?
Pas de bêtises. Oh ! je suis si hébétée.
L'hiver prochain à Pétersourg alors.. Je ne crois pas que j'aime mon art. C'était un moyen, je labandonne... Vraiment ? Oh ! je n'en sais rien.. Vais-je me donner un an ? La durée du bail. To be or not to be ?
Un an n'est pas assez.. Au bout d'un an on verra s'il faut continuer...
Mais en Italie si je ne peins plus, j'entendrai parler de jeunes filles artistes, cela me fera rager et regretter et puis chaque fois qu'à Naples ou à Pétersbourg on vantera le talent de quelqu'un comment l'entendrai-je ? Et puis.
Tout cela serait basé surma beauté ? Et si je ne réussis pas ? Car il ne suffit pas de plaire, il faut faire à un homme voulu.
Du moment., que l'Art est écarté et que j'admets la possibilité d'aller dans le monde ou même la possibilité de plaire dans la rue ou au théâtre... Je m'y perds.
Je vais me coucher... Ce Pétersbourg me sourit vraiment.. j'y fera fortune... Eh bien à vingt-et-un ans je ne serai pas trop vieille. A Paris il ne faut rien espérer en fait de maris riches quand aux pauvres l'Italie est plus commode. On revient, on a un salon, on a...