Vendredi, 4 octobre 1878
Samedi [28 septembre 1878]
à votre heure chère Moussia, vous êtes vous-même, c'est-à-dire l'enfant plein de cœur et la jeune fille aimable ! Cela, croyez-moi vaut mieux que des brusqueries de mauvais goût, et des entorses à la politesse et au savoir-vivre; à cinquante ans l'originalié est une fleur qu'on met dans ses cheveux blancs, mais dans des cheveux blonds c'est un chardon que les ânes seuls veuillent bien manger !! Quand on vous dit autour de vous qu'une bêtise est charmante vous avez assez d'esprit pour ne pas sentir que vous jouez faux dans le concert humain, vous me regardez, me devinez, et savez à quoi vous en tenir... Vous avez tous les atouts dans la main pour gagner la partie, mais tenez mieux vos cartes ? Croyez en ma vieille affection de 8 ans dans votre vie, petite Moussia c'est quelque chose ?? j'adore votre nature, j'abomine vos travers, je sens que mon cœur me ferait vous arracher des flammes à traverser l'Europe pour aller à votre secours, et dans certains moments je vous jetterais par la fenêtre ! je suis peut-être avec mes bougonneries la seule amie qui veuille votre bonheur vrai. Dans dix ans, lorsque vous connaîtrez la vie vous saurez si je parle vrai ? Voyez comme j'ai élevée ma fille et pourtant vous avouerez qu'en talent et en valeur Marie est une individualité peu commune ? Ma chérie Moussia, croyez bien que je sais mieux la vie et ses conséquences que personne ! La société n'a qu'un code, surtout pour tous ceux qui sont nés; l'argent, l'esprit, le talent, on ne s'enquiert de cela que pour la jalouser ou l'exploiter, belle récolte ! La bonté et le charme voilà les deux seules forces de la femme, les deux qualités qu'on citent seules, à l'actif même des princesses ! Sur ce, merci mignonne, votre concert russe ne m'a donné que sa seconde partie? J'avais du monde à déjeuner. Mais il m'a fait pleuré.
Je vous embrasse de tout mon cœur.
F. de Mouzay
Aujourd'hui nous sommes restés près de quatre heures à une matinée dramatique et musicale internationale.
On a donné des morceaux d'Aristophane en d'affreux costumes et puis tellement abrégés, arrangés et refaits que c'était affreux. Ce qui a été superbe c'est un récit dramatique Christophe Colomb, dit en italien par Rossi. Quel organe, quelles intonations, quelle expression, quel naturel ! C'était mieux que de la musique... Je crois que cela paraîtrait admirable même si on ne comprenait pas l'Italien. Pendant que je l'écoutais je l'adorais presque autant que le Défunt.
Ah ! quelle puissance que la parole même quand elle est apprise, même quand cela n'est pas de l'éloquence. Le beau Mounet-Sully a récité ensuite... mais je n'en parlerai même pas.
Rossi fait du grand art, c'est un grand artiste dans l'âme; je l'ai vu à la sortie parlant à deux autres hommes, il est commun... c'est un acteur, mais un artiste à ce point doit avoir une certaine grandeur de caractère même dans la vie de tous les jours, je l'ai vu dans ses yeux; ce ne peut être un homme tout à fait ordinaire, mais le charme n'existe que tant qu'il parle... oh ! alors c'est merveilleux... Les nihilistes qui se moquent des Arts !