Journal de Marie Bashkirtseff

Julian est venu me dire que: M. Robert-Fleury est très content de moi et récapitulant le tout il estime que je fais des choses étonnantes pour le peu de temps. Et enfin qu'il a beaucoup d'espoir et que certainement je pourrais lui faire grand honneur. Jugez si je suis contente.
Nous avons déjeuné au Grand-Hôtel avec Mme Antonsky, cela m'est commode pour un lundi à cause des glaces.
Voici une lettre de Marcuard.... [Manque]
C'est bête d'écrire tous les jours quand il n'y a rien à dire. J'ai acheté dans la section russe un loup pour tapis qui fait horriblement peur à Pincio II.
Est-ce que je deviendrais vraiment peintre ? Le fait est que je ne sors d'atelier que pour lire mes histoires romaines, à gravures, notes, cartes géographiques, textes, traductions. C'est encore bête, personne ne s'occupe de cela et ma conversation serait plus brillante si je lisais des choses plus nouvelles. Qui est-ce qui s'inquiète des premières institutions, du nombre des citoyens sous Tullus Hostilius, des rites sacrés de Numa, des luttes des tribuns et des consuls... et pourtant certains scandales rappellent ceux de la Chambre glorieuse ou siège M. le comte Stephano Acard qui me paraît une sorte de Cassan (fils de Cincinnatus). Personne ne s'occupe de cela parce qu'on dit qu'on sait cela, qu'on l'a appris à l'école. On ne l'apprend pas à l'école comme on l'apprend soi-même et puis ça dépend des goûts. La grande histoire de Duruy qui paraît par livraisons est un trésor.
Quand j'aurai fini Tite-Live je lirai l'Histoire de France de Michelet et puis je lirai les Grecs que je ne connais que d'ouï-dire, et par des citations d'autres livres et puis... Mes livres sont dans des caisses et il faudra prendre un logement un peu plus définitif que celui-ci pour déballer. Je connais Aristophane, Plutarque, Hérodote, un peu Xénophon et c'est je crois tout, Epictète encore, mais ce n'est vraiment pas assez, et puis Homère, je le connais très bien, un petit peu de Platon.

Notes

Caeso Quinctius (Cassan/Caeso), fils du légendaire Cincinnatus, était un jeune patricien romain tristement célèbre pour son arrogance et sa violence envers les plébéiens. Accusé de trahison, il s'enfuit en exil. Marie établit un parallèle entre l'exploitation indigne du nom paternel et le titre de « comte Stephano Acard » qu'elle juge tout aussi incongru.