Vendredi, 28 juin 1878
Hier a été célébré, à la chapelle des Frères-Passionnistes de l'avenue de la Reine-Hortense, le mariage de M. Paul de Cassagnac ave Mlle Julia Acard. Les témoins de M. Paul de Cassagnac étaient M. de Beaupin, ancien préfet, et Monsieur de Loquessie, député deTarn-et -Garonne. Les témoins de Mlle Acard étaient M. Couve let, ancien officier , et M. Clément Laurier, député de l'Indre. Monsieur Paul de Cassagnac n'a pas épousé une Italienne comme on l'a dit inexactement, mais une jeune et charmante Alsacienne, fille du comte et de la comtesse Stéphano Acard , et femme d'un esprit supérieur, réunissant au mérite de la beauté le mérite non moins appréciable de la fortune. Par des raisons tirées d'un grand deuil récent, les deux familles ont été seules conviées, et le mariage a eu lieu dans les conditions les plus simples.
C'est M. l'abbé Lamarche, curé de Sainte-Marie des Batignolles, qui a donné la bénédiction nuptiale aux époux, en présence de M. le curé de Saint-Philippe du Roule, à la juridiction duquel appartenait la jeune mariée, et qui a tenu à assister au mariage, pour adresser à M. Paul de Cassagnac les paroles élevées et émues de félicitation et d'encouragement. Des souvenirs de confraternité militaires unissaient M. l'abbé Lamarche à M. Paul de Cassagnac. Après avoir fait la campagne de Crimée comme aumônier militaire, M. le curé de Sainte-Marie des Batignolles fut décoré sur le champ de bataille de Gravelotte, où il assista volontairement les soldats français. Se constituant prisonnier pour ne pas se séparer d'eux, il les accompagna dans le villes fortes où ils furent internés, et, par des soins admirables et un dévouement inépuisable, il en préserva et en consola des centaines dans les casemates sombres et malsaines de l'Allemagne du Nord. Monsieur Paul de Cassagnc fut l'un des prisonniers qu'il arracha aux misères et aux souffrances morales de la captivité, et le digne prêtre était certainement plus ému hier en bénissant le mariage de son ami, qu'il ne l'avait été sous la pluie d'obus des batailles livrées autour de Metz.
Eh bien voilà ! C'est comme la mort de ce pauvre Walitsky, je réaliserai difficilement la mort de ce pauvre Cassagnac. D'abord les Acard ne sont pas comte mais baron. C'est fait. C'est fini. Tout à fait fini. Cela me semble tout à fait insensé. Ce pauvre Cassagnac. Et rien que 400.000 de dot ! le Double après la mort des parents. On dit que c'est beaucoup. Julian dit que c'est le nécessaire, c'est le repos et que ce qui vient en plus est bénéfice tandis que sans ces 20.000 de rente on était exposé à tous les hasards avec des dettes jusqu'au cou. Et après tout, dans un moment de gêne les meubles les plus précieux se vendaient bon marché. Oui, un guéridon en bois de rose vendu comme une table de nuit d'acajou. Vous direz ce que vous voudrez, je crois que Cassagnac vaut plus de 20.000 et puis 40.000 francs de rente.
Je suis émue par ces quelques mots du "Figaro". Jamais je n'ai été touchée de ces paroles, de ces choses de prêtres... et puis cette cérémonie a l'air d'avoir été si simple, si digne, si différente des bruyantes ovations de Saint-Augustin. C'est un acte de haute politique que d'avoir ainsi séparé ses deux existences. Il a si bon cœur Cassagnac, il a dû si bien se pénétrer de la sainteté de la cérémonie. Il adorera sa femme, s'il n'aimait pas sa fiancée. Après tout cela doit l'amuser d'avoir affaire à une vierge comme il faut. Toutes les pudeurs bien naturelles il les trouvera adorables et lui dira : "vous êtes un ange" ! avec ces intonations de tendresse infinie et charmante qu'il possède si admirablement. Je suis un peu jalouse. J'ai aussi peur de ses succès. Certes, dit de Daillens, en marchant à côté de cet homme on a l'air de marcher avec un feu d'artifice ou des lanternes vénitiennes. Ce qui est empoignant c'est que toutes les femmes en sont folles. Je voudrais bien distribuer les lettres de faire-part suivantes : "Les âmes charitables vous font part de la fin navrante et inattendue de M. Paul de Cassagnac saisi par une fièvre maligne noire et sèche qui lui a sauté au cou et à la suite de laquelle il est tombé dans la fosse commune des dégommés d'où il est impossible de le retirer, c'est pourquoi il n'y aura même pas de funérailles." Priez pour lui ! il en a tant besoin. [Rayé: Voici ma bêtise que] j'ai envie de lui écrire en mon propre nom naturellement, je crois que cela fera bien.
Dieu sait les idées qui vous viennent quelquefois... à présent je veux me faire une position à Paris, partout, poussée par le désir de... je ne sais au juste quoi, mais qui regarde Cassagnac. Mouzay et sa fille dînent et je leur raconte que Mlle Acard est bien devenue Mme Paul de Cassagnac mais que M. Paul de Cassagnac est devenu Monsieur Julia Acard, et qu'après ses premières couches il sera très pâle et maigre et que les femmes l'adoreront plus que jamais. Après tout ce mariage... sa femme montera la garde pourvu qu'il ne meure pas maintenant le pauvre homme. J'ai l'intention et ce qui est pis la conviction de le retrouver. Il faut qu'il m'apprécie, qu'il me rende justice, qu'il me connaisse telle que je suis dans les deux lettres, telle que je suis en réalité.
Madame Gavini m'invite à l'Opéra. Multedo a été ici hier et aujourd'hui, je n'ai pas vu cette belle rose en culottes. Je pense tout le bien que je dis de feu Cassagnac et il me semble qu'il est impossible d'en trouver un autre pareil et que mes sympathies, mes goûts, mon intelligence se lient à cet homme. Il me semble que j'y suis attachée et que cela ira croissant; je ne voudrais rien dire, je me suis tellement souillée par mes plaisanteries passées, que je crains qu'on pense que c'est encore quelque bêtise d'amour... et je suis honteuse de [ne] rien dire. Je ne veux rien affirmer pour ne pas avoir de nouveau à m'excuser. Nous verrons cela dans la suite mais je dois dire ce qui en est maintenant. Il me semble que pour moi il n'y a que lui capable de me comprendre. Mais il est mort. Et à présent il est sans doute avec sa femme. Paul de Cassagnac est marié. Cela ne m'empêche pas de concentrer sur lui toutes mes pensées tendres, [Rayé: cela le suivra dans toute son existence, avec en plus un inérêt ] et de m'avouer ce que je n'osais m'avouer par superstition, tant qu'il était vivant. C'est-à-dire que je m'y suis peu attachée malgré moi et que moralement je me suis blottie auprès de lui et je m'appuie sur sa large poitrine comme pendant la dernière visite à la rue de Boulogne. Je regrette d'avoir écrit cela, je puis changer d'avis, me tromper, ce qui serait une profanation. Mais je le répète, ce n'est pas une toquade, c'est plutôt une Idée par dessus laquelle ont passé et passeront peut-être encore bien des choses pendant qu'elle grandira toujours. [En travers: Je me suis cent fois retenue de vous dire ces bêtises, je les regrette aussitôt après les avoir écrites. Ce sont je vous le répète des fantaisies que la plume alourdit et défigure.] Je ne suis pas trop furieuse, je m'y attendais depuis trois mois déjà, je m'y suis habituée; je n'ai pas versé une seule larme pas même de colère. Je regrette d'avoir raconté ces bêtises, je crois après tout que j'avais besoin de déposer sur la tête de quelqu'un le volume d'affection qui m'a été accordé par le ciel. Le placement est fait, je ne suis plus inquiète. Quelle absurdité je dis ! Non sérieusement vous ne saurez jamais de quelles adorations je serais capable. Je voudrais être double pour que ma seconde moi se prosternât devant la première parce que la première à l'honneur d'être à genoux devant lui. Les anciens ont tort de représenter l'Amour comme ils l'ont fait, ('Amour c'est la femme qui aime. Les gens aux sentiments vulgaires. J'avais pourtant défendu de traiter légèrement les choses sérieuses de l'Amour. On ne devrait écrire ce mot qu'en des cas extrêmes, en des circonstances définitives et j'en plaisante de nouveau pour parler de choses qui après tout peuvent être sérieuses malgré ce que ça aurait de bizarre. J'ai lu des romans de mœurs parisiennes où on trouve des choses bien extraordinaires, dans Balzac même... et alors, il vous vient des idées de mener une intrigue... Mon Dieu, pourvu que vous ne pensiez que je suis tout vulgairement amoureuse de feu - Cassagnac. Vous ne le pensez pas. Ce serait bête et même sale. J'ai beaucoup d'affection pour lui, je crains et j'espère que cela va marcher en augmentant et qu'un jour je l'aimerai... Car, à vous dire franchement je n'aimerais pas aimer un autre, il ne le mériterait pas... qui sait... cherchons parmi les célébrités, découvrons un grand homme... ce ne sera jamais ça... Ici il y a le chevalier, [Mot noirci : le matamore ] le Don Juan avec un bon cœur, et le tout est poétisé, embelli, élevé, grandi par ce mot : homme politique. Et le tout est tombé dans le baquet du mariage ! Que l'on n'excuserait qu'en sa propre faveur. Mais il est à une autre femme... bah ! si j'arrive à l'aimer je l'en séparerai, je le prendrai pour moi. Mais pour le moment il s'agit d'autre chose surtout si je veux vraiment arriver à ces fins assez folles et mauvaises. Il faut être célèbre pour lui donner des regrets, il faut me marier etc. etc. Au fait, cela ne change rien à mes projets, que j'aime ou que je n'aime personne j'agirai de même.
Enfin, cette préoccupation n'existe plus. Il est marié c'est fini. Ses succès me pouseront comme me poussent les dessins de Breslau. Il ne faut rien affirmer, racontons ce qui se passe; ce n'est pas un roman où on appuie sur certaines choses parce qu'on sait comment cela finira. Fi ! ce garçon n'aurait pas dû se marier. Ou bien il aime ou il a été entortillé ou il n'est pas ce que je pensais. Il serait, mille fois plus intéressant seul.