Jeudi, 27 juin 1878
Je ne sais si je rage ou si je souffre d'avoir manqué cette affaire...
C'est une sorte de satisfaction mais aussi avec colère, avec regret, avec ennui que je me dis : j'aurais pu l'avoir.
J'ai travaillé avec intelligence comme avant et cela m'a été une grande satisfaction puis j'ai acheté un livre de Balzac et me suis mise à lire.
Je suis très en colère après Madame ma mère qui décidément est très maladroite et désagréable et me porte malheur. Elle croit que je suis comme après l'histoire de Larderei ! Ce qui est la plus affreuse insulte. Vous vous figurez facilement jusqu'à quel point cela me révolte et m'enrage. Parce que une fois j'ai eu la bêtise de lui tout raconter elle veut entrer de force dans mes secrets. Elle pense que c'est une habitude et que chaque année je dois pleurer quelqu'un. Vous pensez bien que cela m'écœure ! Vous qui savez ce que je pensais d'Audifffret, d'un petit paysan dont je voulais faire un martyr et qui s'en étant aperçu ne fut pas long à décamper, d'Antonelli un petit drôle que je voulais réserver dans le cas du cardinal Antonelli devenant Pape et enfin de Larderei pour lequel je m'étais montée la tête... j'avais hâte d'employer toutes ces phrases que les jeunes filles ont dans la tête, j'avais hâte d'écrire, je l'aime et de me persuader que c'était enfin ça. Larderei pour lequel je professe en ce moment l'estime la plus mince. Dieu merci il n'y a rien de pareil, ne pouvant effacer le passé je l'ai supprimé. Je suis née depuis que je suis à Paris qui est ma terre et quand j'y aurais assez travaillé, assez intrigué, assez souffert, j'aurais peut-être gagné le Paradis, j'irai à Rome.
J'espérais, je ne sais si j'espérais, je supposais... non plus... à vous dire vrai je n'ai jamais eu l'idée d'épouser le mari de Mlle Acard... je faisais des romans dans lesquels je le voyais m'offrant sa main devenu ministre de Napoléon IV et comte de Cassagnac, ou bien je me voyais mariée â quelque prince ou millionnaire et aimant Cassagnac mais dès qu'il s'agissait d'en faire mon amant il arrivait que le prince mourait car même en rêve je ne pourrais m'avilir à ce point et humilier ainsi un homme aimé au point de le voir souffrant que sa bien-aimée soit aussi à un autre, au mari. Car l'amant sait toujours qu'il partage ou bien la femme le tromperait-elle en lui faisant accroire que le mari mange en ville. Je ne sais. [En travers: On fait semblant de croire bien des choses et on s'arrange avec sa conscience je crois.] Je m'imaginais ainsi que je faisais un tableau ou un portrait de Cassagnac et que devenue célèbre il devenait amoureux de moi et je l'épousais. Ce n'est que dernièrement, tout dernièrement qu'effrayée et taquinée par Mlle Acard je renonçais à tout (si c'est renoncer à tout que de partager la vie de cet homme) et serais prête à m'en aller avec Cassagnac sur un mot de lui, j'acceptais même, je l'accepterais encore, l'idée de me faire épouser par lui pour mon argent. Tout à l'heure en rêve je ne voulais pas l'avilir au point de lui faire partager une femme et ici je l'abaisse bien plus... Mais que voulez-vous j'en avais envie et puis il me semble qu'à nous deux nous aurions pu faire un grand homme... Je le vois tel qu'il est maintenant, le magnétisme, les duels. Les bonnes fortunes, les paroles d'honneur, le respect aux femmes, le tout couronné par ce misérable mariage que j'ai apprécié dans mes deux lettres. Il y a de terribles déchirures dans le beau manteau doré, mais en m'examinant attentivement je crois que si j'avais autant vécu que lui, je serais obligée de transiger et que après tout je ne ferais rien de trop vilain en ne faisant que ce qu'il a fait. Sans doute, certaines choses froissent mes sentiments délicats, je suis étonnée de voir mon Paul de Cassagnac se ravaler au commun des hommes, mais s'il n'y avait pas ces défauts il serait peut-être moins amusant, moins méridional. Pourtant je ne puis m'empêcher de sourire en pensant que je l'avais pris au sérieux. Je disais bien dès le commencement : immense blagueur ou fichu farceur, mais je ne le croyais pas du tout, du tout. Ah ! si je l'avais cru ! Il serait arrivé d'une des deux choses [Rayé: ou bien ?] Je n'y tiendrais pas ou bien je le tiendrais. Deux issues également bonnes. Car même en mettant l'amour de côté, (ce qu'il faudrait bien faire, avec toutes ces désillusions) il resterait une alliance d'ambition et je vous jure que ce serait une bonne affaire. Aussi s'il y a quelque chose qui me fait rager c'est cela. L'amour [Mot noirci: banal,] j'en retrouverai toujours, si j'en veux encore... car pour l'aimer tout à fait... après toutes ces brèches, ce serait difficile. Au fait, l'amour ne raisonne pas et si on aime vraiment on ne chicane pas sur quelques misères... Mais qu'est-ce qu'on aime, alors ? [En travers: Mais peut-on aimer quand on ne voit pas l'homme parfait ? Il me semble qu'on aime quand il est parfait ( à notre idée) et qu'il est parfait quand on aime, ce qui revient au même. Mais comment faire alors quand on découvre ce que j'ai découvert, bref quand on est désillusionné ? Eh ! c'est qu'on n'aime pas, c'est tout simple.] Je suis bien allée jusqu'à me demander si je voulais m'enfuir dans un petit coin de la terre et vivre là avec lui comme "Paul et Virginie," et il m'a semblé que ou/pourvu qu'il m'aimât, cela s'entend. Seulement je crois que nous n'y tiendrions pas et l'amour n'y tiendrait pas. Si l'amour pouvait y tenir il ne faudrait plus rien car tout ce qui a été fait, est fait et sera fait depuis le commencement du monde jusqu'à sa fin aura été pour et par l'Amour. Mais je ne suis jamais allée jusqu'à me demander si je l'aimerais malgré tout... le moment n'est pas encore venu et puis dans ces choses-là on ne sait qu'à la fin car l'Amour vrai ne passe jamais et comment puis-je savoir si dans un an je penserai de même que hier ou ce soir ? Ceci nous mènerait trop loin et m'engagerait dans des dissertations difficiles n'étant pas logique. Il me semble donc qu'on peut le savoir et quand c'est un amour vrai on doit le sentir, on ne sait soi-même comment et pourtant d'une façon indubitable. Je me rappelle je pensais à ce sale, à Antonelli, puis j'étais amoureuse du petit Larderei mais toujours, toujours ma pensée se reportait à Paris comme à quelque chose de plus élevé, je veux dire à Paul de Cassagnac, comme à un être absolument supérieur auquel je pouvais donner la main et qui partagerait, comprendrait, devinerait tous mes sentiments les plus secrets et les plus élevés. Ceci me fait penser, avec raison, que ni mariage ni rien au monde n'y feront rien, que ce n'est pas un feu de quinze jours, mais une longue, longue affaire solidement et lentement bâtie, si toutefois affaire il y a. Je crois l'avoir dit quelque part déjà. Je viens de le chercher dans tous mes cahiers, cela se retrouve à la page 142-145, livre 78. Je vous engage à le revoir si vous vous intéressez à mes affaires. Oui, mais puisqu'il n'est pas ce que je croyais, puisqu'il n'est pas ce qui me plaisait, puisqu'il n'est pas lui en un mot ?? Je ne l'avais pas paré de tous les charmes que je voudrais qu'il eût, mais il s'était fait passer pour les avoir. Au fait qu'a-t-il donc fait pour déchoir ainsi ? Il s'est marié, raisonnablement et tranquillement avec une fille qui lui assure l'appui des prêtres, ce qui n'est pas peu en politique. Il n'a fait que céder aux instances des siens. Et puis il a manqué de parole dans des choses où il n'y avait pas de quoi fouetter un chat. Sa conduite envers nous est bizarre; on l'explique ainsi. Il m'aurait aimée mais voyant que je suis insensible, folle, froide, et que je ne cherche qu'une grande fortune, (on le lui a dit et tout le monde le lui a dit à commencer par Blanc, parce que je l'ai dit à tort et à travers ne soupçonnant pas le tort inouï que je me faisais) voyant en outre que je m'engageais dans des aventures folles avec lui et à l'Opéra... bref vous savez ma conduite mais pas assez, vous ne savez ce que j'ai posé pour n'être pas soupçonnée de recherche, de chasse au mari etc., dans quelles exagérations je suis tombée. Moi je restais toujours bon camarade, ce qui fait qu'il a été ce qu'il a été et s'il a manqué une fois de sérieux... dame... je suis étrangère, russe, originale... [Rayé: Alors] On lui a proposé cette fille, on l'a bêché, entortillé, tenté, travaillé, sont venues les dettes, l'élection, les prières des parents. C'est plus qu'il n'en faut. Et après tout, est-on coupable pour calculer un peu ? Voyons, un mariage, le mariage d'un homme sérieux, et il commence à le devenir, n'est pas une blague; et plus un homme a eu d'aventures plus il recherche une femme qui le change des autres. J'avais tant d'occasions... mais j'ai évité avec obstination... je craignais qu'en pensant qu'on a des vues sur lui il s'éloigne ! J'avais si peur de cela. Il me semble que je me serais fait passer plutôt pour une cocotte que pour une fille à marier ! Une femme gagne toujours à paraître vertueuse. Il est poseur, mais quand il y a des mérites réels cela n'est qu'un charme de plus. Bref le voilà nettoyé tout à fait. Si j'avais été naturelle, convenable, (tout en étant originale et ce que je suis enfin) les choses marcheraient autrement et il ne se serait pas vendu pour cela. Pour courir après une ombre, il aurait fallu qu'il fût amoureux fou, il ne l'était peut-être pas, mais si j'avais été assortie aux circonstances il aurait pu m'aimer parce qu'il trouverait une femme et une maîtresse réunies.
Et maintenant ! Il n'y a rien que l'Art. Un instant j'avais cru qu'il se formait un intérêt en dehors de cet Art implacable... mais il n'y a rien de nouveau. Plus rien. Je m'y étais résignée une fois, je m'y résignerais encore une fois. Je ne parlerai pas d'avenir, je ne voudrais rien affirmer car je serais vexée si je changeais d'avis. Mais certaines choses me paraissent absolument sûres. C'est un enfantillage de cacher quoique ce soit, je le sais.
Je me tais, je me résigne et j'attends. Que Dieu me pardonne de penser qu'il a fait une injustice... si j'osais dire je dirais un autre mot, si j'étais quelqu'un d'autre, une nihiliste par exemple je dirais une bêtise. Il n'y avait qu'un homme pour moi et qu'une femme pour lui. On nous a séparés. Cela va créer des complications quand on aurait pu s'arranger si simplement.