Nous venons de subir une nouvelle attaque à la suite de laquelle maman même était contente de le voir partir avec Triphon et deux sergents de ville. J'espère qu'on le fourrera dans une maison de santé. Si vous saviez quelle honte devant tous les locataires.
Breslau parle souvent de Cassagnac au fils de sa bourgeoise qui est une espèce de journaliste et qui lui en a déjà dit des saletés et qui a dit encore hier que Popaul niait d'être fiancé à une jeune fille polonaise qui n'a pas le sou. Cette nouvelle que Schaeppi me communique pendant que nous retournons du Louvre, me tombe dans l'âme comme un glaçon , qui est déjà en train de fondre parce que ne sachant rien d'autre que la femme hongroise je n'ai rien entendu de la fille polonaise, et [Mots noircis: parce que ne sachant rien d'autre] cela me semble incroyable.
Ce serait tout de même vilain.
J'ai montré mes dessins d'anatomie à Julian et à M. Angé, qui les a trouvés très bien et m'a fait les plus grands compliments, de sorte que c'est une petite clarté dans les affreuses ténèbres de l'Enfer domestique... On a enfermé le monstre dans une maison de santé. Maman se lamente et dit qu'on peut l'enfermer aussi puisque cela n'a coûté que cent cinquante francs dont cent
donnés par Dina et cinquante par moi à Triphon qui n'a eu qu'un mot à dire aux médecins qui ont eux-mêmes vu les horreurs qui se sont passées chez nous.
D'un autre côté grand-papa exprime sa satisfaction de mille façons touchantes, me baise les mains, sourit et répète sans cesse oui en hochant la tête, quand on lui demande s'il veut que son fils soit enfermé.
Alors maman crie qu'elle ne prend rien sur elle et grand-papa répond par d'autres cris.
- Vous voulez prendre tout sur vous et vous êtes content de tout ??
- Oui, oui, oui, crie-t-il.
Puis un tas d'autres recommandations qu'il veut ajouter ne cessant de marquer sa satisfaction; je cherche à deviner et ne puis. C'est une épreuve terrible pour les nerfs ou pour la patience ou pour ce que vous voudrez !
Et encore Madame ma mère qui dit les choses les plus folles et les plus imbéciles... qui... Oh tenez rien que ce jour devrait me combler de joie car on ne souffre pas un pareil enfer impunément, le ciel me réserve peut-être quelque gratification... Je suis toute tremblante, prête à pleurer, énervée au dernier point. Quelle vie de jeune fille, quelle sollicitude maternelle, quelles joies de l'intérieur ! Enfer, enfer, enfer !
Et pour que moi, aguerrie par quatre années de souffrance, je le proclame il faut que ce soit bien insupportable.
J'ai envoyé un conseil au "Pays", l'adressant d'une écriture déguisée.
- Pourquoi diable attaquez-vous sans cesse le hazard de M. Krantz ?
C'est à vous qu'on imputera l'insuccès de cette entreprise qui pourtant si elle réussissait vous ferait le plus grand tort en démontrant que l'on peut se passer de vous. Nuisez à l'Exposition c'est dans vos intérêts et par conséquent dans vos devoirs mais ne vous compromettez pas. Failtes le mal mais abstenez-vous de l'apparence du mal. Un bonapartiste raisonnable.
Enfin ma mère dit que l'on a eu tort de faire tout ce scandale, qu'il fallait le laisser entrer et qu'il s'en irait ensuite tout tranquillement.
- Il reviendrait le lendemain ! dis-je.
- Et peut-être que non.
Non, assez là-dessus, je deviendrais folle.
Grand-papa ne peut se faire comprendre et crie. Quelle maison ! Dites-donc j'espère que Cassagnac ne fera pas cette
saleté. Une Polonaise et pauvre. Il faut donc qu'il l'aime... et qu'elle soit belle ou charmante et où l'aurait-il vue ? J'ignore absolument son genre de vie. Pour qu'il se marie sans argent il faut qu'elle soit jolie, spirituelle, douce, bonne, la perle des femmes enfin. Peut-être une vaurienne. A chaque instant il faut que je coure tantôt chez grand-papa, tantôt chez Dina qui pleure parce que maman a dit qu'elle est méchante et que tout le scandale vient d'elle. Le vieillard qui a le plus de raison de nous tous est indigné et veut qu'elle vienne pour lui baiser les mains comme il l'a déjà fait, pendant que le seul avocat au monde du monstre, la grondait.
Il faut que cette femme soit malade.
Cassagnac épousant une jeune fille pauvre et inconnue. Pourquoi n'est-ce pas moi ? Je croyais que l'on ne me voudrait pas à cause du manque de tout ce qui manque également à l'autre. Il peut donc arriver qu'on m'épouse moi aussi ?...
Quant à accepter c'est une affaire à part mais je donnerais tous mes diamants et un an de ma vie de jeunesse (cinq ans dans la vieillesse) je me laisserais couper un doigt de la main, et je ferais la promesse de m'habiller de serge noire toute une année pour être à la place de cette fille si mes Suissesses ne mentent pas.
Ces sacrifices se feraient pour refuser, mais si je devais accepte je ne ferais qu'une, mais une terrible, je renoncerais à la peinture et me coucherais aux pieds de mon maître. [En travers : Jamais !]
[Bas de page :Ce qui est impossible, il faudrait pour cela l'aimer.]
Il ne s'agit pas de toutes ces belles choses. Je ne me plains de rien, je regrette seulement, je regrette profondément, amèrement, de tout mon cœur que ce soit une autre.
Mais de ces hasards qui sont restés inexpliqués jusqu'à nos jours, il n'y [a] rien à dire. C'est ainsi... Qu'on pleure ou qu'on se réjouisse, peu importe à la Volonté toute puissante qui anime la terre et ses animaux. Paul de Cassagnac amoureux de moi... il viendrait souvent, il serait comme Multedo, l'exécrable Multedo ! comme un homme qui aime enfin.
Quelle détestable taquinerie du sort ! Qu'est-ce que cela coûterait là-haut de faire que ce soit le noir au lieu du blond. Mais quelle différence ! Quelle différence, quelle différence !
Seigneur du ciel, quelle différence !
Une Hongroise, une Suédoise, une Polonaise, de suite une Esquimau, une Hottentote, une Chinoise.