Journal de Marie Bashkirtseff

Depuis [Mots noircis : Schaeppi peint] mes extrémités, j'écris en posant. Il se trouve bien que cette peinture soit mauvaise, puisqu'il ne faut plus la donner.
Je suis allée à l'église avec Madame ma mère que j'ai injuriée tout le long du chemin sans craindre d'aller en enfer, parce qu'elle se fiche de perdre ses enfants et de leur rendre la vie plus affreuse qu'à des chiens de la rue. Elle a dit aux médecins qu'elle ne se mêlait de rien et qu'après tout // ne fait rien d'extraordinaire.
Mais laissons cela, quoique je dise je paraîtrai toujours un monstre puisque je me permets de traiter une femme qui sacrifie par absurdité ses enfants, comme elle le mérite, au lieu de me taire.
Je ne voudrais tout de même pas que l'on s'imaginât de trop grandes atrocités sur elle puisqu'elle est folle, je veux le croire, folle ou idiote ou abrutie ou faible ou BONNE.
Si je ne posais pas je ne dirais pas la moitié de ce que je dis sur le monstre et sur Paul de Cassagnac. La perte de ce grand homme ne me causera pas plus de chagrin que la perte de Pincio, et puis je pense au manuel d'Epictète d'après lequel rien ne m'empêche de prendre ces ennuis comme des choses agréables. Il est bien évident que Popaul ne se soucie pas de moi... comme amie peut-être un peu. Moi aussi je puis être fâchée de la perte d'un ami... Cela tient sans doute à ma jeunesse mais je n'ai jamais pu sérieusement pincer de l'amitié et je ne me rends pas bien compte de ce sentiments, sans aucun doute louable.
Que je suis donc contente d'être sur la montagne, je puis juger froidement et vous raconter tout ce qui me passe par la tête sans craindre de paraître suspecte ni à vous ni à moi.
Amitié ! Si mon soi-disant ami m'avait traitée en grande amie, venant souvent etc... [Mot noirci : je] je sûre d'une chose c'est que je l'aimerais beaucoup plus qu'il ne faudrait, j'en arriverais même à n'aimer que lui, ce qui serait grave mais pas étonnant puisque je n'aime personne. Ce serait un beau sentiment, parole d'honneur, j'y emploierais toutes mes facultés aimantes qui faute d'être employées sont les plus grandes et les plus extraordinaires du monde.
Je suis persuadée que je serais idéale en amour, car je n'ai ni lu, ni vu, ni entendu, nulle part une délicatesse de sentiments pareille à la mienne. Sainteté et délicatesse que je profane et ternis par des mots durs et par des plaisanteries communes, parce qu'il n'y [a] encore où les mettre... Pauvre fille, direz-vous.
Tu crois donc qu'il y a des hommes même ceux qui t'aimeront le plus, capables de répondre à toutes ces choses divines que tu as imaginées ? Certainement il y en a, au moins un seul. Je crois même que Paul de Cassagnac en serait susceptible puisqu'il me ressemble autant qu'il est possible de ressembler. Faute de lui j'espère qu'il s'en trouvera un autre...ou bien j'en trouverai un auquel je donnerai tous les mérites que je demande, mais dans ce cas la désillusion viendra nécessairement et mes pauvres aspirations célestes s'en iront au diable ou bien recommenceront leurs recherches, [Mots noircis : jusqu'à ce que l'âme soit] entièrement dégoûtée et résignée..
Schaeppi chante et je suis moi-même d'une gaieté folle, on ne sait pourquoi.
Je pourrai... tellement je suis idiote; je pourrai me contenter d'amitié pourvu qu'on n'eût rien d'autre pour les autres. D'ailleurs le reste n'est que la conséquence d'un amour comme celui que je me fais forte de ... cette diable de langue française, je n'en connais pas de meilleure pourtant.
Je viens de causer de la construction des yeux avec Schaeppi. Multedo me fait devenir brute, l'autre pourrait me rendre ange et ne pourrait et ne m'a jamais donné que les pensées les plus élevées, malgré les petites bassesses que j'ai pensées le soir ou nous l'avons surpris en déshabillé bleu et rouge... mais ces petites bassesses n'ont eu rien de sàie, rien de dépravé. J'ai mal à la tête.
[Lignes cancellées : Ce matin à l'atelier je pensais, je révais à autre chose et je me suis demandée si dépitée et furieuse comme je l'étais contre le petit Larderei je désirais la mort de Cassagnac (contre lequel je n'ai rien, je ne fais que supposer ce que je ferais si cela était) eh bien non ! Je ne le voudrais jamais parce que me disais-je, que ferais]
Pour bien me rendre compte et pour m'amuser je compare et je suppose, et ce matin tout en rêvant à mille choses insignifiantes, je me suis demandée si dans le cas... ces fantaisies sont très difficiles à dire, on les pense, mais écrites elles deviennent trop significatives et semblent des réalités tandis que ce ne sont que des conjectures, des suppositions dans les nuages... à l'état de vapeurs, je me suis donc demandée si étant dépitée et furieuse contre Paul de Cassagnac, j'aurais désiré sa mort par amour, comme cela m'est arrivé pour d'autres. Et voilà ce que je me suis répondu avec un certain étonnement : NON.
Car pour désirer la mort d'un homme il faut croire qu'il reste sur la terre quelque chose qui pourrait vous y attacher quand il
n'y sera plus. C'est assez mon habitude de désirer la mort de ceux qui n'agissent pas à ma guise, ils me contrarient, le plus simple est donc de les supprimer quoiqu'on imagination. Eh bien ici, non , même dans la réalité je serais comme perdue si ce monsieur allait rejoindre son empereur.
C'est parce que je me fais sans doute illusion, mais il me semble que ce serait dommage de ne pas l'aimer tout à fait. Et quelle jouissance voulez-vous avoir, (même pas celle de sa mort) du moment où il n'est plus là ? On vit toujours pour quelqu'un, on sort pour untel, on met telle robe à cause d'unetelle ou pour plaire à quelqu'un, on dit telle chose pour être entendue d'un certain homme ou d'une femme. Souvent il m'est arrivée de vivre pour des femmes ou des vieillards. Eh ! bien comment voulez-vous qu'on désire la disparition de l'être pour lequel on vit ? A moins de mourir de suite soi-même ce serait impossible.
J'attends une gratification pour la journée d'hier.
Il faut que je fasse la connaissance de M. Gambetta. Je serai sérieuse avec lui... mais puisqu'il n'est pas de l'opposition ! Ah ! bah, ce serait un ami puissant... oui mon Dieu si ça se pouvait ! On a vu des femmes arriver seulement avec de l'esprit. Je suis donc bête ? La princesse Troubetzkoy est bête, mais c'est la princesse Troubetzkoy, on dit aussi qu'à défaut d'esprit elle a plus d'intrigues que deux femmes spirituelles ensemble.
Gambetta lui a passé comme un héritage de M. Thiers. J'adorerais le connaître, il est asez dégoûtant pour qu'on ne puisse rien dire et pour que je sois libre avec lui. Attendons son retour et tâchons d'en faire un ami quand cela ne serait que pour faire quelque chose de désagréable à Cassagnac qui n'a pas su m'apprécier; je vous assure que dans un certain milieu je vaudrais quelque chose. Quant à l'amour, c'est bien lorsque je plaisante, maintenant je suis sérieuse... C'est peut-être ma faute, je n'ai jamais fait que blaguer devant lui.