Journal de Marie Bashkirtseff

Signé : Suzanne, Georges.
Nous sommes allées aux Italiens et il n'y est pas venu
naturellement. Mais j'ai une feuille signée par Berthe que je pourrai utiliser, elle m'a permis de tout raconter à Cassagnac et de faire ce que je voudrai avec sa signature.
On chantait "La Traviata", Mme Albani... Capoul et Pandolfini. Grands artistes, mais cela ne m'a pas plu, pourtant au dernier acte j'avais non pas envie de mourir mais je me disais que j'allais souffrir et mourir au moment où tout pourrait s'arranger. C'est une prédiction que je m'offre. J'étais habillée comme un bébé, ce qui est très gracieux quand on est mince et bien faite. Les nœuds blancs sur les épaules, le cou et les bras nus me faisaient ressembler à une infante de Velasquez.
Mourir... Ce serait absurde et pourtant il me semble que je vais mourir. Je ne peux pas vivre, je ne suis pas créée régulièrement, j'ai un tas de choses de trop puis un tas qui manque; et un caractère qui ne peut pas durer. Si j'étais déesse, et si tout l'Univers était à mon service je trouverais le service mal fait. On n'est pas plus fantasque, plus exigeante, plus impatiente, quelquefois ou peut-être même toujours j'ai un certain fond de raison, de calme.
Mais je ne m'explique pas bien, je vous dis seulement que ma vie ne peut pas durer. Mes projets, mes espérances, mes petites vanités écroulés... je me suis trompée en tout ou bien est-ce... bien, comme cela est?
Mon dessin ne va pas et il me semble qu'il va m'arriver quelque malheur. [Mots noircis : Comme si j'avais fait quelque chose de] mal et en craignais les suites, ou quelque injure, je me fais pitié mais j'ai comme peur.
Berthe vient pendant le dîner, elle a intercepté une lettre du bras qui donne rendez-vous à une dame demain. Il la trompe, elle l'espionne, elle lui dit ce qu'elle croit être des duretés dont il se moque; il joue avec elle, et elle est tout à fait bête ou bien fait la bête devant nous ?
Je savais qu'il m'arriverait quelque chose... il arrive de grands embarras d'argent, mes mères ne savent que crier et dire des choses inutiles, de vieilles recriminations qui m'affolent.
Maman se rend tout à fait malheureuse par sa faute. Il y a une chose que je la prie, supplie, ordonne de ne pas faire. C'est de ne pas ranger mes choses, de ne pas vider ma vaisselle, de ne pas mettre en ordre mes chambres. Eh bien quoique je dise, elle le fait avec une obstination qui est comme une maladie. Et si vous saviez comme c'est exaspérant et comme cela augmente mes
impatiences et mes façons brusques de parler, qui n'ont pas besoin d'être augmentées.
Je crois qu'elle m'aime beaucoup, je l'aime beaucoup aussi mais nous ne pouvons pas rester deux minutes ensemble sans nous exaspérer jusqu'aux larmes.
Rien d'affolant comme d'être réprimandée à chaque instant; on fait mal, mais si on vous le tape dans la cervelle comme le forgeron avec son marteau, sans cesse, sans relâche, on fait plus mal encore et quant à moi j'en deviens absolument enragée, étouffe et m'enfuie en lançant quelque jolie malédiction.
Ou bien, quand on veut être sage, on me parle en parlant à Dina ou bien en général... Bref, nous sommes bien tourmentées ensemble, nous serions tristes séparées.
Je veux tout me refuser pour le dessin. Il faut m'en souvenir, c'est là la vie. Par là je me ferai une indépendance et alors ce qui devra venir viendra. Ainsi le meilleur moyen de jouir de la société de Popaul n'est pas de l'inviter mais bien au contraire de ne pas le recevoir et d'aller dessiner, le plus je ferai de sacrifices le plus vite cela ira.
Ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne.
En rentrant de l'atelier je suis entrée chez les Boyd. Mme Boyd et sa fille aînée travaillent à une tapisserie. Berthe s'est déguisée et est allée chez nous avec Yorke. Je rentre, on ne les a pas seulement vues.