Journal de Marie Bashkirtseff

Dans tous les livres, nouveaux ou déjà lus, chaque fois que l'on raconte comment on aperçoit la coupole de Saint-Pierre, je suis émotionnée d'une façon presque incroyable, incroyable parce que... que m'est cette coupole de Saint-Pierre ?
J'ai pleuré dans la journée. Ma vie saccagée me fait de la peine... Dieu me garde de passer pour une divinité incomprise mais je suis malheureuse ! Bien des fois j'ai voulu me reconnaître frappée d'un "mauvais sort", et chaque fois je me suis révoltée contre cette horrible pensée...
Nunquam anathemathis vinculis exuenda !... Il y en a à qui tout réussit tandis qu'à d'autres tout devient mauvais. Et contre cette vérité il n'y a rien à dire. Et c'est justement là l'horreur de la chose !
J'allais m'écrier : c'est ma faute. Ce serait inexact. Je n'agissais pas sciemment.
J'aurais pu depuis quatre ans travailler sérieusement, mais à quatorze ans je courais après l'ombre du duc de Hamilton, chose déplorable à avouer. Je ne m'accuse pas parce que je ne me gaspillais pas sciemment. Je me regrette mais je ne me reproche pas tout. Les circonstances combinées avec mon libre arbitre, continuellement gêné pourtant, avec mon ignorance, mon exaltation qui se croyait du scepticisme acquis par une expérience de quarante ans, m'ont ballotée on ne sait où et diable sait comment !
D'autres, dans des circonstances semblables, auraient pu rencontrer des appuis solides qui auraient permis de travailler à Rome ou ailleurs, ou bien un mariage. Moi, rien.
Je ne me révolte plus. C'est la main de Dieu.
Je ne me suis pas révoltée contre... les aventures de Naples, non plus.. Pouvais-je me plaindre de... Et je lui plaisais pourtant, je vous jure que je lui plaisais !
(J'ai donné un coup de pied dans ses illusions.)
Je ne regrette pas d'avoir vécu à ma guise, il serait étrange de le regretter sachant bien qu'aucun conseil ne me sert à rien.
Je ne crois qu'à ce que j'éprouve. Ce qui est dommage c'est que je ne sois pas née dans une autre maison... mais ça.... Je ne sais comment l'expliquer, mais toutes ces courses dans le passé sont... non pas absurdes mais... inutiles... inexactes, mal appliquées... je ne sais pas comment dire.
[Bas de page enlevé par Marie]
Il pleut, il fait froid.
Je passe toutes mes journées en famille, sans rien faire, je suis drôle... j'amuse ! !
[Une ligne cancelée]
On lit les nouvelles de la guerre et je n'ai dans la tête que des formules de rapports, de dépêches etc. Walitsky appelle Fortuné, Stoiko Pacha (voir dans le dictionnaire russe) commandant en chef des régiments des cafards de Mme la baronne de Mertens. Là dessus on rédige des dépêches sur les détachements, les rencontres... Vous savez, cette bienheureuse baronne qui ne m'aura plus jamais avait tout plein de cafards. Fi ! l'horreur. Je ne sais comment j'ai pu tenir deux mois dans la place. Tout dégénère chez nous. Cette sale pension, cette vile baronne. Quelle détestable fortification. Si j'écrivais encore au Surprenant mes lettres sentiraient à une lieue les bastions et les retranchements, sans compter que le malheureux citoyen serait forcé de faire pénitence en Bulgarie ou près de Chipka. Girofla-Pacha. Galula-Pacha.
Que c'est loin !
Pourquoi dire : que c'est loin ! Absurde tête ! Ce sont là des phrases qu'on dit diable sait pourquoi, pour dire comme dans les livres.
Faites-moi la grâce de ne pas répéter des banalités si bêtes sous prétexte de charmer la postérité.