Journal de Marie Bashkirtseff

Je ne me suis pas couchée pour commencer la peinture dès cinq heures et puis à une heure cet animal de Walitsky est venu me raconter qu'il avait vu à Monaco un homme qui ressemblait tout à fait au portrait de Larderei et qui jouait gros jeu.
J'ai tiré Walitsky par le nez pour la bonne nouvelle et je lui ai souhaité une bonne nuit tout en songeant aux œufs et au rat. Je le laissai monter et j'attendis. Mais comme au bout d'une heure on n'entendait rien de particulier je revins faire des conjectures avec Rosalie, elle prétendait que la cambrure du dos avait évité l'accident, quant au rat c'est incompréhensible. Moi, je suppose que le rat n'était pas mort, quant aux œufs vu la température du dehors et la température exhorbitante que ne manquera pas de causer Walitsky, je crois donc que demain matin il y aura des petits poulets ou des œufs durs.
Rosalie me voulait coucher et je répondais des bêtises tout en dansant la tarentelle. En chemise, sans chaussure, avec la mandoline, la nuit, c'est ravissant.
Le dragon dansa aussi tout en grommelant contre cette façon fantastique de passer les nuits. Eh bien, n'est-il pas permis de s'amuser ? Chacun prend son plaisir où il le trouve.
Le jour commence à poindre. Encore une heure de lecture, ou une heure et demie.
On se remettra en Allemagne de toutes ses orgies. Je crois bien, danser la tarentelle jusqu'à se tremper comme dans un bain, et tout en s'accompagnant de la voix et de la mandoline, de sorte qu'en faisant les derniers tours ma langue ressemblait à s'y méprendre à celle de Bagatelle après la chasse aux rats.
Pourtant je me suis endormie de cinq à huit heures du matin.
Pour me remercier de la fête on m'a assignée à la police. Vraiment je ne sais plus ce qui ne m'arrivera pas à Nice. Ma tante était en furie comme une lionne, maman, Walitsky et Triphon qui avait fait le coup ayant dit que c'était moi qui payerait, assurait qu'il n'y avait aucune assignation, on lui mit l'assignation sous le nez, alors il se passa une scène extrêmement curieuse. Il continua de nier comme s'il ne voyait pas et à tout ce qu'on disait répondait invariablement.
- Mademoiselle, ne croyez pas à ce qu'on vous dit, jamais on n'ira contre vous, ce n'est pas vrai.
Je comprends qu'on peut commettre un crime devant une impudence semblable. Rien de plus révoltant et en même temps rien de plus extraordinaire.
Je ne savais si cet homme était fou où si nous étions tous enragés. Rien que de l'écrire je sens des crispations d'agacement.
Il regardait le papier, on lui ordonnait de lire, il lisait et puis répétait de nouveau :
- Ne croyez pas à ce qu'on vous dit, on n'ira jamais contre vous, Mademoiselle. Ah ! Madame, il n'y a personne d'étranger ici je puis bien vous le dire que vous jouez de pareils tours à tout le monde, que vous maltraitez vos fidèles domestiques.
J'allais griffer tout le monde, ma tante écumait; pour ne pas griffer tout le monde je me suis en allée en m'étonnant comme une enragée !
Ce domestique a partout des dettes et n'osant plus employer les noms des autres il prend le mien. Moi à la police, mais c'est une infamie !! Mon Dieu, mon Dieu. Walitsky va redresser l'erreur et prévenir toute confusion future.
Mais non non ! Mon nom dans ces saletés. Quelle audace, quelle infamie !!
Je fonds de chaleur, on m'a menée en voiture le soir et nous vîmes maman arriver de Monaco à neuf heures, donc elle en partit à huit heures, aussi Walitsky dit que le monsieur d'hier n'y était pas. Voilà une nouvelle stupidité, revenir si tôt.
Enfin, des démêlés d'argent. Manquer d'argent équivaut à la promenade à âne de Sorrento.
Donnez-moi de l'argent, mon Dieu, et je serai heureuse ! L'or, c'est la toute-puissance.